Mercredi 7 Octobre

On croit rêver !
par
vicomte
le mer 07 oct 2009 12:58 CEST
La révélation faite par le journal Le Parisien sous le titre « De l’argent pour les bons élèves », est en train de faire le tour de la France. L’indignation paraît prédominer. Cela me semble plausible. De quoi s’agit-il ? L’objectif est de lutter contre l’absentéisme scolaire en conditionnant la réalisation de projets scolaires (par leur volet financier) au bon comportement de la collectivité. Les inspirateurs du projet (au rectorat de Créteil), inquiets de l’absentéisme croissant, ont considéré, sans doute de guerre lasse, qu’il fallait désormais employer les grands moyens. Ils se disent surpris de la réaction en chaîne qu’a déclenchée leur décision. J’avoue être surpris et même inquiet de leur surprise. Lorsque le recteur prétend qu’il a voulu engager la collectivité tout entière de la classe dans la lutte contre ce fléau, il oublie le fond du problème : il associe de fait la présence en cours à une rétribution sonnante et trébuchante. Et fût-ce en vue de la réalisation d’un projet éducatif, cette politique de la carotte est des plus indignes.
Soit dit en passant, l’argument sous forme de distinguo du recteur de Créteil est de mauvaise foi. Les projets ont beau engager la collectivité, ils sont censés être financés par la présence de ceux qui se sont jusque-là absentés. Je trouve cela doublement injuste.
1. Il est en effet inquiétant qu’on remercie voire qu’on félicite les élèves de respecter le réglement intérieur des établissements scolaires. L’absentéisme, pour être un fléau, n’en est par pour autant une maladie dont on devrait guérir ceux qui ne viennent pas. D’ailleurs, il faut méconnaître (ou les connaître, cyniquement) les absents en question pour s’imaginer que cette mercenarisation leur redonnera le goût de l’école, de son intérêt pour l’avenir, de son rôle dans la constitution symbolique de l’individu. Mettre l’argent au bout du compte, c’est s’exposer à dévaloriser définitivement ce pourquoi l’école a été faite.
2. C’est injuste aussi pour ceux qui ne sont pas absents. Faire tenir la réalisation d’un projet à l’attitude d’une minorité mal agissante, c’est perpétuer cette fatalité qui ne pèse que déjà trop sur ceux qui souhaitent sortir de la spirale de l’échec (je viens de Seine-Saint-Denis moi-même).
Dans Le Monde du 6 octobre, il y a l’avis d’un psychologue (le spécialiste !), qui considère que « Sur certains profils, ce genre d’incitation peut très bien fonctionner. En psychologie comportementale, cela s’appelle un renforcement positif. » Rappelons qu’il y a eu des psychologues bardés de diplômes pour construire des modèles managériaux qui ont fait leur preuve tant chez France Télécom que dans de grandes firmes américaines (qui les ont abandonnés depuis). Nous ne doutons d’ailleurs pas que les gamins qui s’absentent du collège (parce qu’ils ont beaucoup mieux à faire que suivre des cours) ne se prennent à ce jeu amusant, et que l’appât du gain les intéresse. Mais le gain pour un projet éducatif, qu’en ont-ils à faire ? Gageons que certains estimeront même qu’on ferait mieux de le leur donner, cet argent. Soyons honnêtes, le psychologue en question dit aussi que cette solution n’aborde pas la question de l’échec lourd. Mais je ne le suivrai pas quand il affirme que « sur le plan de l’efficacité, ce n’est pas plus bête ni plus choquant qu’autre chose. » Quant au parallèle avec les bourses, que ce monsieur propose, je ne le trouve pas adéquat. D’un point de vue symbolique, les bourses sont versées pour assurer l’égalité sociale (même si elles sont insuffisantes), puis aux élèves méritants. Là, il s’agit de remplacer la possibilité d’une sanction par la valorisation du comportement attendu (la présence en cours). C’est complètement différent.
Notre pays ne pourra pas éviter de revenir à un équilibre entre sanction et gratification. Le refus d’un système adapté aux différents parcours dès l’entrée au collège (entériné depuis 1977 dans le collège unique), va dans le même sens. Il participe d’une démagogie qui raréfie la sanction du mauvais comportement, la sélection par les résultats et l’exigence. On transige par peur de déplaire, se parant des arguments les plus spécieux. La justice sociale dans le monde scolaire, l’efficacité du système de formation initiale et l’engagement des personnels chargés d’enseigner et d’accompagner éducativement sont au prix d’une reprise en main sérieuse. Il ne s’agit pas de transformer l’école en prison, mais d’y faire revivre un certain nombre de principes qui en disparaissent peu à peu (la politesse, le respect, le travail, le calme, la bonne tenue). Ce n’est pas en maniant uniquement la carotte de la mercenarisation qu’on y parviendra. Quant au statu quo ante, il est suicidaire.
Vendredi 4 Septembre

Les tracas de Luc Chatel !
par
vicomte
le ven 04 sep 2009 10:13 CEST
Un tapage a lieu sur Internet, depuis hier où Luc Chatel faisait sa rentrée comme ministre de l’Éducation nationale. Le dossier de presse qu’il avait fait distribuer était truffé de fautes de grammaires et d’orthographe. Une journaliste de France Inter s’en est émue et le lui a fait remarquer. Agacement du ministre, qui a fait bien pâle figure. Mais LCI.fr qui en fait un sujet, titre « Luc Chatel embarassé (sic) », si bien que j’ai laissé un commentaire rappelant que ce verbe prenait deux r et que, hormis qu’il faut d’abord balayer devant sa porte, en tant que professeur de lettres, je ne suis pas surpris.
Le matin même, la chaîne d’information i-Télé posait une « question SMS » à ses téléspectateurs : Faut-il réformer l’orthographe ? Pourquoi faire ? Pour l’adapter à des incompétents qu’on a nommés dans un des plus gros cabinets ministériels ? L’on ne reparle de cette réforme qu’aux moments où l’on jauge de l’ampleur de la catastrophe. Pourtant, avec de l’exigence, une véritable volonté de former la population (et non pas des velléités), un investissement affiché, l’on parviendrait sans peine à remonter la pente.
Lundi 2 Février

Lundi 2 février 2009
par
vicomte
le lun 02 fév 2009 16:17 CET
Lundi 2 février 2009
Ma sœur, qui est particulièrement attentive aux sujets touchant à la bonne santé linguistique de ses filles, vient de m’envoyer ce matin un article paru sur le site internet de LCI, qui ne fait que confirmer ce que je constate, que je crains depuis de nombreuses années que je corrige des copies et écoute ce que disent des candidats aux examens et aux concours. Cet article fait état de la catastrophe linguistique, qui est mon leitmotiv, mise au jour par le collectif « Sauver les lettres », auquel j’ai, dans la foulée, adhéré. Ils ont fait faire une dictée extraite des épreuves du brevet des collèges de 1976 (juste avant la réforme Haby, qui consacrait la création du collège unique), à des élèves d’aujourd’hui. Les résultats font froid dans le dos. Je renvoie le lecteur au site LCI.fr, pour plus de précisions. Quant aux évaluations des élèves de CM2, elles sont elles aussi calamiteuses. Alors, on constate et on ne fait rien, on se dit qu’il y a de nombreuses richesses en dehors de l’orthographe et de la grammaire, que défendre la langue française est un solgan de droite et qu’il ne faut pas croire en ce que des malfaisants font dire aux chiffres (à qui d’autres, bienfaisants ceux-là, affirment qu’on peut faire tout dire) ? On abandonne la partie, en se disant qu’il y a tant de sujets de se sentir bien ?
Je suis tout sauf sûr, d’ailleurs, que le constat de la catastrophe soit, lui, égalitaire. Je continue, et « Sauver les lettres » aussi (dans son article d’accueil, sur sauv.net), à dire qu’à un niveau élevé de la pyramide sociale, les résultats sont bien meilleurs, et qu’aux niveaux les plus bas, elle est massive. Ne rien dire signifierait laisser pourrir la situation. Mais pour réagir, il faut du courage. Courage des gouvernants, courage des électeurs, courage des élèves et courage des professeurs. Il faut avoir le cran d’affronter la situation, de la voir en face et de se dire : voilà ce qu’il me reste à faire. Il faut accepter des enseignements cardinaux et exigeants, des évaluations qui ne soient pas une farce. Il faut accepter que tous les élèves ne soient pas des merveilles (si l’on écoute leurs parents, c’est le cas d’une majorité). Il faut dire qu’on peut retrouver le niveau de 1976 avec un plan d’ampleur en faveur de la maîtrise de la langue (parce que se pose aussi la question du vocabulaire, non abordée par la dictée, mais qu’on peut inférer de celle-ci). Il faut aussi qu’on exige plus des enseignants, quelle que soit leur discipline. Il n’est pas acceptable qu’il y en ait qui fassent des fautes sur du français courant, sur de la grammaire de base, et ne veuillent jamais de le reconnaître.
Du courage, de l’exigence, de la patience. Nous pouvons avoir des craintes !
Je suis en train de corriger un devoir de seconde. Il y avait deux textes, le second étant la péroraison de l’hommage d’André Malraux à Jean Moulin. J’interrogeais les élèves sur l’éloge et le blâme. Les deux exercices étaient tirés d’un manuel pour les classes de seconde. La première question du second exercice, sur le texte de Malraux, consistait à étudier comment se manfeste la présence du locuteur dans le texte. C’est un enseignement qui est proposé en seconde, et qui fait partie de l’étude de l’énonciation. Lorsque je parle, je suis plus ou moins présent dans mon énoncé, je m’investis en tant que locuteur. Pour étudier un hommage, cette étude est essentielle. Réponse d’un élève :
« La présence du locuteur se manifeste par l’auteur André Malraux qui essaye de traduire les pensées de Jean moulin. Ce texte a été écrit par André mais comme si c’était Jean moulin qui l’avait écrit. Sa produit un effet de revivant comme si Jean moulin reviver pour continuer à écrire. Car c’est comme si Jean moulin controlé le corps de André pour écrire. »
Je restitue la réponse telle qu’elle m’a été proposée. Qu’on s’imagine la tâche du professeur de français quand il corrige un devoir ! Bien évidemment, cela se passe de commentaires.

Mercredi 28 janvier 2009
par
vicomte
le lun 02 fév 2009 16:16 CET
Mercredi 28 janvier 2009
Je sais bien qu’il y a de nombreuses voix pour me rappeler qu’on peut toujours espérer, notamment celle de Mauriac, dont je lis les articles publiés en 1934. Je sais bien qu’il est de rigueur de ne pas montrer dans l’Éducation nationale qu’on a baissé les bras, de ne le faire sentir que du bout des lèvres, et que les Cassandre n’y sont jamais accueillies avec enthousiasme (comme partout ailleurs où elles paraissent). Je sais, en outre, que les objurgations ne sont écoutées que de ceux qui y trouvent remède, et qu’il est des catastrophes ambiantes devant lesquelles la faiblesse des hommes est à tel point impuissante (qu’on me pardonne de grader cet adjectif), qu’elles passent inaperçues tout en crevant les yeux. L’on m’objectera d’ailleurs, alors que je vais reparler de l’état déplorable de l’expression écrite de mes élèves, de leur manque de motivation et de leur inadéquation, pour les deux tiers d’entre eux, aux exigences des programmes du lycée, l’on m’objectera, dis-je, qu’une classe de vingt-sept élèves n’est pas une nation, et que ma perception n’est pas le reflet exact de la réalité.
Pourtant, je suis de plus en plus consterné de leur niveau à l’écrit, de leur impéritie, de leur incapacité à se mettre au travail. Je pratique ce « cautère sur une jambe de bois » que notre jargon nomme euphémiquement « aide méthodologique ». J’ai lu les notes prises par les collègues, je les ai comparées aux miennes : nous en sommes arrivés à conseiller d’ouvrir le cahier ou le classeur, où se trouve le cours, à montrer que le parcours des yeux n’est pas de la mémorisation, et qu’il faut refaire sans aide extérieure ce qui a été fait ou corrigé en cours. J’enseigne le schéma narratif à des élèves qui, lorsqu’ils essaient de l’appliquer à un texte nouveau, ne sont pas capables de m’écrire deux phrases qui vaillent. « Nous sommes des Sisyphe… », m’a dit un collègue il y a quelques jours, lui aussi fatigué.
Quand le temps de l’exigence, de la sélection par le niveau et du travail va-t-il revenir ? Le cauchemar que nous vivons, dans lequel nous nous enfonçons sans qu’aucune solution de continuité ne se présente, est-il appelé à cesser pour laisser la place à des solutions de bon sens ? Celles-ci ne feront pas plaisir aux démagogues, ni aux parents béats devant leur progéniture qui sont leur clientèle, mais il est temps qu’un ensemble de courageux décrètent que la farce a suffisamment duré.
L’un de mes élèves, pendant une de ces séances d‘aide méthodologique où je me transforme en Ménie Grégoire, alors que je lui demandais s’il ne trouvait pas que nous tournions en rond, m’a répondu honnêtement et anesthésié : « Si ! ». Nulle insolence dans le ton, pas même le désir d’être un peu hypocrite ne lui est venu. J’en suis resté interloqué et pantois, comme entré brusquement dans un roman de Kafka.
Il faut, au moins, pour mon bien, que je reprenne ce journal. Il n’est pas beaucoup téléchargé, mais les quelques lecteurs dont il bénéficie me feront peut-être un petit coucou.
Vendredi 10 Octobre

Vendredi 10 octobre 2008
par
vicomte
le ven 10 oct 2008 13:10 CEST
Vendredi 10 octobre 2008
Je rendais hier des contrôles catastrophiques. Il y a encore une année, j’aurais fait un corrigé dans un silence absolu, après avoir tempêté et, tel le Dieu vengeur de l’Ancien Testament, sacrifié quelques pécheurs. Mais le devoir que j’avais proposé est exigeant (je l’ai mis en ligne), et mes élèves ont un problème très net de rédaction. J’ai déjà écrit dans ce journal que j’avais changé, et je continue à suivre une nouvelle voie que je crois plus humaine : celle de la sensibilité et de la sympathie – au sens étymologique du terme. J’ai donc débuté, comme on dit au billard, en annonçant que mon devoir posait deux problèmes, l’un lié à moi l’autre à eux. Ils ont trouvé les deux, et nous sommes convenus de trouver remède ensemble aux deux difficultés par les apports conjugués de nos efforts patients et volontaires. Nous avons fait de la syntaxe pendant une heure et demie, d’une manière que je n’avais jamais proposée mais qui a bien fonctionné. Je ne dois d’ailleurs pas être le seul à l’avoir utilisée, je suis même peut-être parmi les derniers à ne l’avoir pas fait. Je leur faisais écrire une phrase tirée d’un devoir et leur demandais de trouver le problème. C’est utile pour la compétence rédactionnelle parce qu’ils réfléchissent sur les fautes qui ont pu être faites, et il faut récrire les mêmes fautes pour les corriger ensuite (travail de conscience linguistique et d’analyse). C’est essentiel pour leur inculquer quelques éléments de syntaxe. C’est plus facile de sentir qu’une phrase est bancale que d’expliquer pourquoi. Ce passage d’une intuition de locuteur natif à une compétence syntaxique réinvestie est un des moyens efficaces pour installer un savoir-faire. Je crois que cela a fonctionné parce que je ne faisais pas de cours magistral, ce qui n’empêchait pas que j’intervinsse tant pour les guider que pour conclure. Je vis des moments délicieux avec cette seconde parce que nous sommes proches et qu’ils me font confiance comme moi pour eux, et parce que nous nous respectons mutuellement. Ils reconnaissent mes compétences et je reconnais leur capacité de travail. Je suis certes désappointé face à leur difficulté rédactionnelle, mais je ne suis pas complètement pessimiste.
Lors d’une réunion avec les collègues enseignant dans cette classe, il s’est avéré que treize élèves ont été proposés pour l’aide méthodologique (la moitié de la classe) et que c’est bel et bien une classe fragile. L’un des collègues a prophétisé : ils iront quasiment tous en STI. J’ai pu dire, pour ma part, pendant des années, qu’il était impossible de revenir sur des difficultés rédactionnelles ou logiques si tard dans la scolarité. Est-ce justifié ? Ne commets-je pas une erreur en énonçant sans preuve scientifique un oracle si définitif ? Surtout, cela n’a-t-il pas influencé très néfastement ma capacité à aider des élèves en difficulté et qui auraient tout donné pour mieux écrire, mieux parler ? Je me souviens d’une correction de devoir en fin de seconde il y a trois ans, où j’avais écrit sur la copie d’une élève qu’elle montrait des signes d’illettrisme. C’était un trait de colère et de dépit. C’était aussi blessant, traumatisant même pour une élève qui était valeureuse et adorable. Les pleurs qu’elle a versés au rendu des copies me sont restés sur le cœur depuis ce jour-là, et Sonia est venue grossir la cohorte des anges malgré eux, avec le petit Fabien, qui sont en train de me transformer. Mais que ne puis-je la retrouver et m’excuser de ma brutalité et de mon manque indigne de générosité ? On n’a pas besoin d’être blessant pour être exigeant, on peut l’être aussi en étant compréhensif et joyeux. J’ai l’impression que je commence, par la grâce de Dieu sans doute, à atteindre ce niveau de satisfaction professionnelle.
Sans aucun démagogie, j’ai présenté aux secondes les conclusions de mon inspection. « Quelle note avez-vous eue, Monsieur ? » Les points positifs viennent d’eux (et de ce que réussis à tirer d’eux) : une classe très active à l’oral, qui suit et qui me suit, aucun temps mort. Les points négatifs viennent de moi (trop d’ambition, texte étudié trop difficile). Mais si l’on les présente concomitamment, c’est très satisfaisant : malgré l’ambition du groupement, la difficulté du texte, mes élèves ont suivi et j’étais très à l’aise. N’est-ce pas là le résultat d’une confiance sans faille de l’un comme des autres ? Mes élèves, ils peuvent tout faire !
La preuve hier. Nous avons étudié le schéma actantiel de la lettre de Voltaire. Peut-être se récriera-t-on ? Pour les connaisseurs qui rient goguenardement et les non-initiés qui veulent comprendre, je m’explique dans les mêmes termes que je l’ai fait aux élèves. Nous avons abordé le texte en cherchant la part d’éloge et de blâme qui s’y trouvait. Mais je n’étais pas exactement satisfait que nous picorassions çà et là, sans possibilité de vue panoramique. La lettre peut être analysée comme une narration, par l’étude des forces agissantes autour d’une quête : l’épopée prométhéenne de L’Encyclopédie. Nous avons donc étudié ces forces agissantes, et distribué l’éloge et le blâme à partir de cette vue d’ensemble. Les amis de L’Encyclopédie sont les adjuvants, les ennemis sont les opposants, ainsi que quelques mauvais rédacteurs dont Voltaire réprouve la médiocrité, qui dessert l’entreprise. Nous sommes passés de l’émiettement d’une analyse pointilliste et un peu myope à la composition ordonnée, mêlant analyse et synthèse, d’une espèce de schéma éclaté du texte (utilisant tous les éléments du schéma actantiel dont les élèves ne s’étaient jamais véritablement servis), comme on en fait en ingénierie mécanique. C’est d’ailleurs un peu de l’ingénierie stylistique que nous avons mise en place.
Impression identique en groupe, au module qui suivait. Nous avons repris le texte de Camus. Je suis parti du schéma narratif, qui nous avait permis de voir que le texte s’articulait en deux périodes opposées autour d’un moment de basculement : la découverte que la femme penchée sur le parapet (désirée d’abord) est « habillée en noir ». Cette seule expression a été le révélateur d’un principe essentiel dans le texte : le mélange d’Eros et Thanatos, du discours amoureux et du deuil. Tirant le fil nous avons amené tout l’écheveau. Les allusions érotiques très riches fourmillent dans le texte, mais les élèves ne les avaient pas détectées, pas même entendues. Elles fonctionnaient à bas bruit, mais elles les avaient marqués inconsciemment, à en juger par les parodies burlesques et érotiques qu’ils ont proposées sur le texte (et que je les ai laissé exprimer). Le relevé a été organisé, portant sur les expressions se rapportant aux deux discours. Les élèves venaient de découvrir le principe et l’utilité de l’analyse stylistique, partant, les prémisses du commentaire composé.
Vendredi 3 Octobre

Vendredi 3 octobre 2008
par
vicomte
le ven 03 oct 2008 13:15 CEST
Vendredi 3 octobre 2008
Un inspection annoncée deux jours avant qu’elle n’arrive m’a empêché de nourrir ce journal de réflexions, pourtant nombreuses. La fatigue, tant physique que nerveuse, que j’ai accumulée en quelques jours, m’a mis sur les rotules. C’est à tel point que j’avoue ne pas avoir pu faire cours en dernière heure hier. J’ai en effet passé une bonne partie de la moitié de la semaine à précipiter la préparation d’une séquence que je ne pensais pas faire il y a encore dix jours. L’achat de l’œuvre que nous allons étudier ensuite ayant posé problème, je devais en effet proposer autre chose. J’ai donc présenté des textes où des écrivains devenaient critiques littéraires. Pour mon inspection, qui intervenait en deuxième heure, j’abordais une lettre de Voltaire à d’Alembert, dans laquelle il est question des déboires de L’Encyclopédie (lettre 5034 dans l’édition de la Pléiade). C’était un peu un défi, dans la mesure où les élèves ne connaissent rien ni du XVIIIe siècle, ni de Voltaire, ni de L’Encyclopédie, ni de l’article « Genève » ni du Protestantisme. Aucune accroche possible du côté du contexte. Quant à la lettre elle-même, il ne s’agit pas d’une narration et nous n’avons pas étudié l’argumentation. Les élèves n’avaient donc plus que l’éloge et le blâme pour appréhender le texte, que j’avais présentés l’heure précédente.
J’ai opéré comme pour La Chute. L’étape 1 a bien fonctionné. Et nous sommes parvenus à éclaircir le sens du texte sans rendre la séance trop soporifique (je crois). Un phase d’observation et d’analyse a eu lieu. La gageure était devenue un pari. D’après ce que m’a dit l’inspecteur, les choses se sont bien passées. J’ai pourtant des doutes ce matin, que je puis imputer au relâchement nerveux. Il m’a été reproché d’être un peu trop ambitieux. Je le concède, mais j’apprécie d’une certaine manière ce reproche. Que les élèves me suivent et qu’ils aient été très participatifs m’a valu des compliments. Finalement, c’est à eux que je dois ces compliments, et à moi que je réserve les reproches. « Ils vous font confiance et l’ambiance est au travail ». Apparemment, c’est une qualité professionnelle. J’ai changé, décidément.
L’inspecteur et moi avons longuement discuté d’évaluation. C’est un homme mesuré qui ne prétendait pas m’imposer une vision, mais qui avait ses arguments néanmoins. Un homme qui s’est rendu à certains de mes arguments, et aux avis duquel je me suis parfois, moi-même, rangé. Son conseil tenait compte du terrain, comme on dit, de la physionomie de la classe, de mes problèmes médicaux. J’ai pu dire des choses importantes, parfois gênantes d’un certain point de vue (enseignement de la grammaire, problème de la notation, des exigences, griefs des jurys de concours hors éducation nationale). Une vraie discussion, marquée par le respect et la volonté de s’ouvrir à l’autre.
En revanche, il a des réticences sur mon groupement de textes poétiques sur « Le chaste et l’obscène dans la poésie symboliste ». J’ai insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas de pornographie, mais de textes rejetant la bienséance et forgeant leur poétique sur ce rejet. Il m’a demandé à les voir. Je regretterais fort qu’il les trouvât indésirables (si je puis dire). Je mets beaucoup d’espoir dans ce groupement que j’ai forgé patiemment et que j’ose dire original voire inédit. Son ambition littéraire est liée à son audace, et cette alliance est un attrait pour les élèves, qui ont été prévenus et consultés. Je ne prétends même pas l’imposer, m’en tenant aux précautions proposées par l’Inspection générale il y a quelques années. Mais je ne trouve pas choquant qu’il demande à voir. Je défendrai mon rejeton, voilà tout.
Je repense au petit Fabien, ce blondinet adorable du collège d’A* où j’ai fait un remplacement l’année dernière. Qu’il soit remercié de m’avoir attendri, dans tous les sens du terme, et d’avoir été un peu l’enfant que je n’ai jamais eu et n’aurai jamais. Je ne dis pas que je réfléchis en père depuis dans ma pratique professionnelle, mais j’ai été touché au cœur, et j’ai pu voir de l’extérieur mon intransigeance excessive parfois. Mes élèves cette année ne peuvent se douter de ce que j’étais auparavant.
Dernière question que je voulais aborder : les évaluations en seconde. J’avoue être perdu. Mes contrôles sont-ils trop difficiles parce que je maîtrise mieux ma discipline ou parce que les élèves sont plus lents à l’écrit et gênés face à la lecture ? Lenteur à la lecture, faibles compétences rédactionnelles, difficultés à mobiliser des connaissances acquises pour un texte nouveau (deux dans le cadre du contrôle que j’ai dernièrement proposé), tels sont les écueils auxquels nous nous sommes heurtés. Il faut refaire le contrôle ou l’évaluer sans compter la note ? Je ne veux pas l’annuler, mais il est manifeste qu’il a posé problème. Je suis sûr qu’il est d’un niveau de seconde. Mais les élèves le sont-ils en français ? Une remarque effarée de l’inspecteur ne cesse de me tarauder. Je lui expliquais les griefs des jurys de concours. « Si nous devons exiger plus encore des élèves, que va-t-il se passer des moyennes de la discipline ? » « Que va-t-il advenir, sans cela, des compétences des élèves ? », ai-je répondu. Une rencontre intéressante, décidément.
Mardi 30 Septembre

Lundi 29 septembre 2008
par
vicomte
le mar 30 sep 2008 14:46 CEST
Lundi 29 septembre 2008
Je forge donc moi-même mon exercice, justifié en cela par le travail sur le texte de Camus, qui nous a montré que la forme est toujours liée au fond (bon adage des temps passés de l’enseignement que d’aucuns semblent avoir oublié). J’ai choisi deux incipit de romans célèbres : Le Double de F. Dostoïevski et le Procès de Kafka. L’intérêt en est évident. Ce sont deux réveils du héros du roman. Ce sont deux héros marqués par des problèmes d’identité et d’inscription corrélative dans la société où ils vivent. Leur rapport à l’autre se détériore, et c’est par là que commencent les romans. Du reste, nous ne sommes pas loin de la chute, et pas trop loin non plus du fait divers. Je voudrais que les élèves perçoivent, dans la conduite de la narration, les effets de ce problème qui, soit dit en passant, n’est pas commun aux deux romans par hasard. La lourde signification des deux romans, que je vais suggérer par un chapeau introducteur pour chacun, entraînera d’elle-même l’urgence d’une anatomie de la narration, qui se justifiera alors. C’est là ce que je crois qui doit être enseigné en français, à tous les niveaux, et qui est adaptable à tous les âges.
Lundi 29 Septembre

Devoir surveillé sur la narration (classe de seconde)
par
vicomte
le lun 29 sep 2008 12:58 CEST
Corpus
1) Texte A Le Double (1845) F. Dostoïevski, éd° Folio, chapitre premier, pp. 27-28 [début du roman]
2) Texte B Le Procès (1925) F. Kafka, éd° Folio, pp. 29-30[début du roman]
Texte A
Il était tout près de huit heures quand Jacob Piètrovitch Goliadkine, conseiller titulaire, sortit d’un long sommeil, bâilla, s’étira, se décida enfin à ouvrir tout à fait les yeux. Une ou deux minutes il fut sans bouger, comme un homme qui doute encore s’il s’est éveillé ou s’il dort, si ce qui se passe autour de lui est bien la réalité ou seulement la continuation des visions désordonnées de ses rêves. Le moment vint pourtant où les sens de M. Goliadkine accueillirent avec plus de clarté et de netteté leurs habituelles et quotidiennes impressions. Il reconnut les regards familiers des murs vert sale, enfumés et poussiéreux, de sa petite chambre, de sa commode d’acajou, des chaises assorties, de la table peinte en rouge, du divan turc de moleskine rougeâtre à fleurs d’un beau vert, enfin de ses vêtements quittés la veille à la hâte et jetés en paquet sur le divan. Puis le jour gris d’automne, trouble et fangeux, lui lança à travers la vitre ternie un coup d’œil si maussade et une si aigre grimace que M. Goliadkine perdit du coup cette possibilité de douter qu’il se trouvait non pas dans quelque royaume fabuleux, mais à Pétersbourg, capitale impériale, rue des Six-Boutiques, au troisième étage d’un vaste immeuble de rapport, en son propre logement. Sur cette grave découverte M. Goliadkine ferma convulsivement les yeux comme s’il regrettait son rêve de tout à l’heure et voulait le rappeler à lui une minute. Mais l’instant d’après il quittait le lit d’un bond, ayant probablement retrouvé enfin l’idée autour de laquelle tournaient ses pensées encore divagantes et mal rameutées.
Texte B
Il fallait qu’on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté. La cuisinière de Madame Grubach, sa logeuse, ne lui apporta pas son petit déjeuner, comme elle le faisait tous les jours vers huit heures. Jamais ce n’était arrivé. K. attendit encore un petit moment et vit, de son oreiller, la vieille dame d’en face qui l’observait avec une curiosité tout à fait insolite. Puis, intrigué en même temps qu’affamé, il sonna. Aussitôt on frappa à la porte et un homme entra, que jamais K. n’avait vu dans cette maison. Svelte et pourtant bâti en force, il était sanglé dans un vêtement noir muni, comme les costumes de voyage, de toutes sortes de rabats, de poches, de brides, de boutons et d’une ceinture : sans qu’on sût bien à quoi cela pouvait servir, cela avait l’air extrêmement pratique.
– Qui êtes-vous ? dit K. en se redressant à demi dans son lit.
Mais l’homme ignora la question, comme si l’on devait se faire à sa présence, et se contenta de demander :
– Vous avez sonné ?
– Dites à Anna de m’apporter mon petit déjeuner, dit K., en s’efforçant de ne rien manifester et de déterminer à force d’attention et de réflexion qui pouvait bien être cet homme. Mais celui-ci se déroba bientôt à l’examen en se dirigeant vers la porte, qu’il entrouvrit pour dire à quelqu’un qui était manifestement juste derrière :
– Il veut qu’Anna lui apporte son petit déjeuner.
Cela provoqua un petit rire dans la pièce voisine, sans qu’on pût être sûr qu’il n’y avait pas plusieurs rieurs.
Questions
Dans la mesure où les questions sont communes aux deux textes, vous pouvez choisir de traiter simultanément les deux textes pour chacune. Il faudra cependant, si vous faites ce choix, ne pas faire disparaître la spécificité de chaque texte au profit de leurs points communs éventuels. Le traitement distinctif est aussi possible. Mais comme ce traitement est plus simple, le choix du traitement simultané sera valorisé.
Tout doit être rédigé correctement, organisé et développé à l’aide d’éléments tirés du texte et analysés. Il est inutile de vouloir en faire trop. La qualité du raisonnement primera.
1. Par l’étude de la focalisation et de l’ordre du récit, vous commenterez l’atmosphère de malaise qui s’installe dans les deux passages.
2. Vous montrerez que la sortie du sommeil et le thème du rêve sont essentiels dans ces passages.
Samedi 27 Septembre

Samedi 27 septembre 2008
par
vicomte
le sam 27 sep 2008 13:24 CEST
Samedi 27 septembre 2008
Surtout, ne nous attendons jamais au miracle. Les bonnes idées ont toujours leurs failles, la réalité ne se laisse jamais réduire à une formule et le texte est toujours plus âpre que nous espérions qu’il fût. C’est avec cet état d’esprit que je me suis présenté face aux élèves dans la ferme intention, néanmoins, de parvenir à la fin de mon analyse sans les avoir exhaustés tout à fait. Je rappelle qu’ils sont, pour l’heure, du point de vue de l’attention, très au-dessus du niveau d’intérêt que j’ai constaté chez mes autres élèves. Ils disent que c’est moi, je dis que c’est eux. Disons que c’est nous. Et sans pouvoir parler de miracle, je dois dire que suis resté ébahi face à la finesse d’analyse à laquelle ils sont, en effet, arrivés, après une traversée du désert d’une heure et demie. Imaginez une classe de vingt-sept élèves, des jeunes gens d’aujourd’hui, assez peu lecteurs quoique tout à fait charmants, plus enclins à se divertir qu’à s’infiltrer par infraction dans un texte d’une finesse de celui que je leur fais aborder. Du moins, pour ne pas leur faire un tort indu, avaient-ils une propension à se divertir. Mais quoi ! Dois-je leur en vouloir, ou les comprendre ? Pour la plupart, ils ne savent quasi rien de la littérature, sinon qu’elle est fastidieuse à lire, réservée à une élite et bardée de présupposés culturels auxquels ils n’ont pas eu accès, à cause d’un système scolaire qui ne les y prépare pas.
J’aurais pu tenir compte de cette réalité, m’y faire, avaler mon chapeau (et mon programme ambitieux), et remettre aux calendes grecques, comme on dit, la possibilité de leur faire toucher du doigt l’évidence d’un commentaire composé, son urgence, ai-je même envie d’écrire. J’ai choisi de n’en rien faire, tout en restant ce que je suis : un pitre. Je ne ressemble en rien, je le crains fort, à l’image qu’on se fait d’un professeur, savant et poussiéreux, inhumain ou déshumanisé, et qui fuit par-dessus tout la relation avec les élèves, la part d’humanité essentielle à la compréhension des sciences humaines en général, de la littérature en particulier. Je suis un pitre en effet, mais d’une exigence qu’on ne trouve que très peu ailleurs, et qui m’a valu de nombreux problèmes professionnels. À la fois charnel et intellectuel, ironique et généreux, cynique et tolérant, j’aime jouer intellectuellement avec mon auditoire. Je suis né en Seine-Saint-Denis, je sais parler la langue des élèves. Je suis professeur de français et j’écris depuis vingt-cinq ans, je maîtrise très bien ma propre langue et suis devenu très bon dans ma discipline à force de travail et de curiosité. Exigeant et pitre, rassurant et respecté par l’autorité que j’ai et ma connaissance de la discipline, je suis un ovni pour mes élèves. Mais c’est assez de ce portrait que des hommes durs auront l’impudence de trouver immodeste. D’ailleurs, si cela déplaît à un lecteur, il n’aura qu’à fermer cette page et ne plus revenir, libre qu’il est de ne me pas lire, et libre que je suis de me connaître sans passer par des circonvolutions pour expliquer ce qui fait qu’il peut y avoir de nouveau dans ma façon d’enseigner.
Le décor ayant été posé, vous êtes en situation. Je déroule mon analyse de la narration, en utilisant toutes les notions qui correspondent aux questions qu’on est censé se poser sur un texte narratif (le versant romanesque sera abordé dans la troisième partie, puisqu’il est exogène par rapport au passage, où rien ne me prouve intrinsèquement qu’il s’agisse d’un roman, d’un récit ou d’une nouvelle). Nous avons étudié la focalisation, le statut du narrateur, le monologue et les traces d’interlocution, la temporalité, la structure du texte et le schéma narratif. Tout le programme de collège concernant la narration utilisé en une heure et demie (je mets à part le schéma actantiel qu’à juste titre certains collègues n’enseignent pas, même en troisième, parce que trop compliqué et souvent inutile au niveau où sont les élèves). On imagine que les élèves étaient lessivés, et ils l’étaient, vous pouvez m’en croire. C’est un effort immense, qu’ils n’avaient pas fourni jusque-là dans cette discipline. Voyant leur tête, je me suis dit qu’ils ne donneraient plus rien. Je me trompais. Certes, l’analyse différenciée des valeurs du passé simple et de l’imparfait leur avait posé problème. S’ils savaient que c’est un élément enseigné au niveau universitaire qui continue de poser problème à des étudiants de licence ! Bref, hormis les valeurs aspectuelles et mon analyse de la temporalité dans le récit, tout s’était bien passé mais non sans efforts. J’avais cependant gardé ma microlecture sur l’aperception de la nuque pour la fin, pour la fine bouche, si je puis me permettre cette audace. Je les ai fait rire avec mon segment synecdochique, qu’ils trouvèrent à la fois étrange et chic. Mais un élève a suggéré le vampirisme avant que j’y parvienne. J’étais en extase. Je leur parle du lien entre désir sexuel et dévoration, et le mythe de la mante religieuse arrive avant que je me prononce à ce sujet. La Veuve noire ne vient pas, mais tout de même. Un autre nous parle de la Gorgone ! Mon Dieu ! je viens de vivre la séance rêvée de tout professeur de français : l’éveil d’une classe à l’analyse littéraire. J’étais très ému, au bord des larmes de bonheur pour être très honnête. Et j’ai l’impression (mais ce sont des jeunes gens, ils ne m’ont donc pas fait part de leur sentiment) qu’ils étaient tout étonnés d’eux-mêmes. L’analyse d’un texte est asséchante, dites-vous ! Je ne le croyais pas. Je sais aujourd’hui qu’il n’en est rien !
Si j’y suis pour quelque chose, ils n’y sont pas pour rien. Et je voulais leur rendre hommage de cet éveil. Et nous n’avons pas terminé. Nous allons d’abord rassembler nos trouvailles et dire ce qu’elles nous ont apporté que la lecture simple avait laissé invisible (en vue d’un plan de commentaire composé, rappelons-le). Puis nous passerons à l’étape 3.
Mercredi 24 Septembre

Mercredi 24 septembre 2008
par
vicomte
le mer 24 sep 2008 19:24 CEST
Mercredi 24 septembre 2008
Mes élèves de première dite d’adaptation me surprennent de jour en jour. Je veux bien avoir changé, mais il serait aussi immodeste que mensonger de prétendre que je suis le seul responsable de cet état de grâce que je suis en train de vivre avec eux. Ils ne s’ennuient plus en français ! « Étrange nouvelle ! Vous n’allez tout de même pas me dire qu’ils participent à l’oral ? » Si fait cher ami, et, qui surtout est, comme dit Gide, ce qu’ils disent est surprenant de bon sens et d’efficacité ! « Vous m’inquiétez ! Il y a anguille sous roche ! » Et l’on ne pourra pas me dire, je préfère anticiper la critique, que je fais de la pâte à sel ou de la pâte à modeler (activités d’éveil que je tiens pour très utiles dans les premières années de maternelle, et pour lesquelles je suis d’accord avec monsieur le Ministre Xavier Darcos qu’il n’y a pas besoin d’être formé à bac + 5). Nous étudiions le style de la première partie des « Animaux malades de la peste », pour voir quelle idée du désastre qui touche le monde l’auteur nous donne. Bien sûr les termes techniques leur échappaient souvent, mais ce n’est pas mon objectif que de les transformer en catalogues d’hellénismes. En revanche, l’analyse fut faite avec eux, et ils n’ont pas manqué de jugeote (chose déjà notable) et de résistance surtout (suivant avec allégresse mon analyse du déséquilibre entre la protase et l’apodose de la première période, comprenant d’instinct la suspension rhétorique qui en découle… and that sort of things). Je puis jurer que lorsque la seconde sonnerie a sonné (nous avons deux heures de suite le mercredi), ils ont trouvé que le temps avait passé vite. Et l’on m’avait soufflé que c’étaient des élèves qui avaient de grosses difficultés et qu’ils ne pouvaient guère se concentrer plus de vingt minutes ! « Non, vraiment compère, vous mentez ! »
Avant ces deux heures de cours, j’ai croisé le professeur de mathématiques de cette classe. Au moment de la sonnerie, j’ai lancé, par jeu, ma métaphore habituelle (empruntée à Serge à qui je rends ici hommage comme il se doit) : « Je vais pousser mes wagonnets au fond de la mine ». Après un temps de réflexion, le professeur de mathématiques a rétorqué : « La seule différence, c’est que le charbon fournit de la chaleur ! » Visiblement, nous n’avons pas les mêmes élèves, et ils n’ont pas le même professeur.
J’évite absolument de parler du film qui vient de sortir aujourd’hui, parce que je ne décolère pas. Il est manifeste que je vis avec mes élèves quelque chose qui est aux antipodes de ce qui y est raconté. Pourquoi les caméras ne s’installent-elles pas dans ma classe ?
La nouvelle expérience que je me suis proposé de suivre avec les secondes pour travailler sur le commentaire composé a bien commencé. Nous avons réalisé en groupe la première étape, et ils y ont été surprenants de bon sens. J’insiste, pour ceux qui voudraient s’y mettre à leur tour, sur le travail de restitution des informations contenues dans le texte. Ce n’est nullement un travail hors sujet ou gadget. L’objectif est de partir du connu pour aller vers l’inconnu (ou du visible vers le non visible). L’attention portée aux faits est essentielle pour la suite des démarches. Cela permet aux élèves de maîtriser le contenu du texte sans y avoir recours incessamment (et l’on sait qu’au bac ils peuvent avoir quatre textes à manipuler en même temps). De ce fait, ils sont plus à l’aise pour être attentifs aux procédés utilisés. De plus, ils reconstituent la narration dans l’ordre qui est le sien, et c’est le meilleur moyen de les sensibiliser à l’étude de l’ordre de la narration et à celle de son rythme, qui leur paraissent si obscures la plupart du temps. Enfin, chose non négligeable, ils disent sur le texte des choses qui n’y sont pas, mais auxquelles ils ont pensé parce que le texte, sourdement, les leur a soufflées. Ces suppléments sont erronés si l’on s’en tient à l’exercice du résumé, mais ils constituent de puissants leviers d’analyse si le professeur veut bien accepter de les traiter à leur juste valeur, c’est-à-dire comme du ressenti constituant un horizon de lecture. Donnons des exemples pour ne pas être accusé de déformer la vérité béatement (je n’écris pas une hagiographie). Plusieurs se sont demandé (il s’agit donc du passage central de La Chute), si la jeune femme s’était suicidée ou si elle avait été poussée. L’on me dira que cela a peu d’importance, mais la remarque qui a suivi, lorsque j’ai demandé à l’élève de s’expliquer, m’a paru essentielle : « Si elle s’est suicidée, pourquoi crie-t-elle à plusieurs reprises ? » J’ai plaisanté en demandant à l’élève s’il avait déjà essayé de se suicider en se jetant dans un fleuve. Ils ont ri. Mais là n’est pas l’important. Cet élève nous a fait toucher du doigt le paradoxe crucial du suicide, qui est un geste qui prouve l’amour de la vie et, en même temps, l’amertume de l’existence qu’on a menée. Mon explication (en 3.) sur l’absurde camusien est ainsi lancée. Camus écrit en effet, dans Le Mythe de Sisyphe (1942) : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide » (éd° Folio, p. 17 « L’Absurde et le suicide »). Et il ajoute ceci : « Commencer à penser, c’est commencer d’être miné. La société n’a pas grand-chose à voir dans ces débuts. Le ver se trouve au cœur de l’homme. C’est là qu’il faut le chercher. ce jeu mortel qui mène de la lucidité en face de l’existence à l’évasion hors de la lumière, il faut le suivre et le comprendre. » (Id. Ibid. p. 19). La jeune femme suicidée rétroagit moralement de façon définitive sur le narrateur qui jusque-là ne prenait celles-ci et ses proches que comme des objets. C’est alors l’humain, et son inhumanité à lui, qui le saisissent. L’étude du schéma actantiel du passage le confirme de façon évidente, mais la lecture était extrêmement juste. L’autre exemple me paraît très intéressant. Ils ont souligné l’atmosphère lugubre qui règne, et certains, touchés par le mystère qu’ils ont dit y trouver, ont parlé de registre fantastique. Je rappelle qu’ils n’ont pas lu l’ouvrage. Je réserverai mon avis concernant le fantastique (qui se défend), mais c’est surtout l’étude du registre dans ce texte qui m’a paru intéressante. Peut-on parler d’un texte tragique alors qu’aucune véritable émotion n’est lisible chez le narrateur ? Ne doit-on pas être attentif à la portée symbolique de la traversée marquée par l’inaction du narrateur, qui commence comme une approche amoureuse, et s’avère (en microlisant comme on dit aujourd’hui en stylistique) être du vampirisme (cf. l’attention du narrateur portée sur le segment synecdochique de la jeune femme : sa nuque fraîche et humide), voire du cannibalisme. L’atmosphère est très proche de celles des Contes fantastiques de Maupassant ou de certains passages des romans gothiques.
Et nous n’avons pas encore commencé l’étude du texte à proprement parler.
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