La révélation faite par le journal Le Parisien sous le titre « De l’argent pour les bons élèves », est en train de faire le tour de la France. L’indignation paraît prédominer. Cela me semble plausible. De quoi s’agit-il ? L’objectif est de lutter contre l’absentéisme scolaire en conditionnant la réalisation de projets scolaires (par leur volet financier) au bon comportement de la collectivité. Les inspirateurs du projet (au rectorat de Créteil), inquiets de l’absentéisme croissant, ont considéré, sans doute de guerre lasse, qu’il fallait désormais employer les grands moyens. Ils se disent surpris de la réaction en chaîne qu’a déclenchée leur décision. J’avoue être surpris et même inquiet de leur surprise. Lorsque le recteur prétend qu’il a voulu engager la collectivité tout entière de la classe dans la lutte contre ce fléau, il oublie le fond du problème : il associe de fait la présence en cours à une rétribution sonnante et trébuchante. Et fût-ce en vue de la réalisation d’un projet éducatif, cette politique de la carotte est des plus indignes.
Soit dit en passant, l’argument sous forme de distinguo du recteur de Créteil est de mauvaise foi. Les projets ont beau engager la collectivité, ils sont censés être financés par la présence de ceux qui se sont jusque-là absentés. Je trouve cela doublement injuste.
1. Il est en effet inquiétant qu’on remercie voire qu’on félicite les élèves de respecter le réglement intérieur des établissements scolaires. L’absentéisme, pour être un fléau, n’en est par pour autant une maladie dont on devrait guérir ceux qui ne viennent pas. D’ailleurs, il faut méconnaître (ou les connaître, cyniquement) les absents en question pour s’imaginer que cette mercenarisation leur redonnera le goût de l’école, de son intérêt pour l’avenir, de son rôle dans la constitution symbolique de l’individu. Mettre l’argent au bout du compte, c’est s’exposer à dévaloriser définitivement ce pourquoi l’école a été faite.
2. C’est injuste aussi pour ceux qui ne sont pas absents. Faire tenir la réalisation d’un projet à l’attitude d’une minorité mal agissante, c’est perpétuer cette fatalité qui ne pèse que déjà trop sur ceux qui souhaitent sortir de la spirale de l’échec (je viens de Seine-Saint-Denis moi-même).
Dans Le Monde du 6 octobre, il y a l’avis d’un psychologue (le spécialiste !), qui considère que « Sur certains profils, ce genre d’incitation peut très bien fonctionner. En psychologie comportementale, cela s’appelle un renforcement positif. » Rappelons qu’il y a eu des psychologues bardés de diplômes pour construire des modèles managériaux qui ont fait leur preuve tant chez France Télécom que dans de grandes firmes américaines (qui les ont abandonnés depuis). Nous ne doutons d’ailleurs pas que les gamins qui s’absentent du collège (parce qu’ils ont beaucoup mieux à faire que suivre des cours) ne se prennent à ce jeu amusant, et que l’appât du gain les intéresse. Mais le gain pour un projet éducatif, qu’en ont-ils à faire ? Gageons que certains estimeront même qu’on ferait mieux de le leur donner, cet argent. Soyons honnêtes, le psychologue en question dit aussi que cette solution n’aborde pas la question de l’échec lourd. Mais je ne le suivrai pas quand il affirme que « sur le plan de l’efficacité, ce n’est pas plus bête ni plus choquant qu’autre chose. » Quant au parallèle avec les bourses, que ce monsieur propose, je ne le trouve pas adéquat. D’un point de vue symbolique, les bourses sont versées pour assurer l’égalité sociale (même si elles sont insuffisantes), puis aux élèves méritants. Là, il s’agit de remplacer la possibilité d’une sanction par la valorisation du comportement attendu (la présence en cours). C’est complètement différent.
Notre pays ne pourra pas éviter de revenir à un équilibre entre sanction et gratification. Le refus d’un système adapté aux différents parcours dès l’entrée au collège (entériné depuis 1977 dans le collège unique), va dans le même sens. Il participe d’une démagogie qui raréfie la sanction du mauvais comportement, la sélection par les résultats et l’exigence. On transige par peur de déplaire, se parant des arguments les plus spécieux. La justice sociale dans le monde scolaire, l’efficacité du système de formation initiale et l’engagement des personnels chargés d’enseigner et d’accompagner éducativement sont au prix d’une reprise en main sérieuse. Il ne s’agit pas de transformer l’école en prison, mais d’y faire revivre un certain nombre de principes qui en disparaissent peu à peu (la politesse, le respect, le travail, le calme, la bonne tenue). Ce n’est pas en maniant uniquement la carotte de la mercenarisation qu’on y parviendra. Quant au statu quo ante, il est suicidaire.