Lundi 22 Septembre

Lundi 22 septembre 2008
par
vicomte
le lun 22 sep 2008 18:30 CEST
Lundi 22 septembre 2008
Je sais bien que c’est toujours la même rengaine, mais c’est ainsi. Je retrouve la catastrophe grammaticale des rentrées scolaires. Les élèves cabotent au hasard sur une mer déchaînée de règles inconnues, tombant de charade en syllabes, comme j’ai l’habitude de dire, et ils ne sont pas moins que Maigret dans Le Port des brumes. Bon sang de bois, comment avons-nous pu en arriver là ? Et sortirons-nous de cette obscurité aveuglante (si je puis me permettre ce facile oxymore) ? En disant le très coutumier « Définissez » à mes élèves de seconde, je ne me doutais pas qu’il y aurait autant de graphies fautives différentes. Ils disent avoir fait peu de grammaire : le rapport d’Alain Bentolila les confirme ! Faut-il en blâmer les collègues ? Je ne sais plus ! Mais toujours est-il que je me suis trouvé poignardé dans le dos l’année dernière pour avoir voulu combattre cette fatalité prétendue. L’exaspération, dans ce domaine comme dans d’autres, ne mène à rien. Elle ne fait que ségréger, comme on dit, et n’a d’autre issue que les townships de la langue. Du reste, c’est contre le système que je m’énerve, c’est contre ceux, aussi, qui le composent, et se laissent doucement aller à un bel et mol abandon de fonctionnaires quiets. Ils n’ont pas de grammaire, qu’ils bouffent de la Star Ac’ et de la Ps 3 (non, ça ne veut pas dire Psaume, mais Playstation). Je ne m’y ferai pas, et je trouve absolument scandaleux que des fonctionnaires, ou prétendus tels, bel et bien syndiqués (dans le sens grégaire du terme) puissent envisager de ne pas suivre les programmes, surtout lorsque ceux-ci sont rationnels du point de vue de l’enseignement de la grammaire en primaire. La seule chose qui pourrait être acceptable, c’est de considérer qu’il n’y a pas assez d’heures hebdomadaires affectées à cet enseignement. Je ne puis cependant pas le dire, n’ayant pas vérifié.
Calmons-nous ! Il y a peut-être de quoi espérer. Hélas, il n’y a pas de banque pour racheter les actifs toxiques de ces gamins qui se présentent en fin de scolarité avec un passif terrible en matière d’expression (écrite et orale). Mais eux sont plein de ressources à condition qu’on leur fasse confiance et qu’on soit exigeant avec eux. Il serait bon qu’on ne les prenne pas pour des débiles, et qu’on les estime capables de faire des choses complexes. Mais à seize ans, est-il encore possible de rattraper le temps perdu ?
J’ai relu La Chute de Camus, en un jour. Je vais soumettre l’aveu central de la non-assistance à personne en danger aux secondes pour les préparer au commentaire, en trois étapes. 1) lecture sans rien, Quelle est votre impression globale sur le texte (je rappelle que nous travaillons sur le fait divers et la littérature) ? 2) Introduction des connaissances endogènes (genre, type de texte, registre, rhétorique). Constat de ce que cela apprend sur le fonctionnement du texte. 3) Introduction des connaissances exogènes (l’absurde, dans Le mythe de Sisyphe et L’Homme absurde, un texte de Nathalie Sarraute sur le personnage dans le roman moderne, issu de L’Ère du soupçon, le contexte historique, le cotexte de l’œuvre elle-même). Constat de ce que cela fait comprendre de la symbolique du texte.
Je vais être inspecté. J’en suis ravi. J’ai trouvé un livre sur L’Univers de Simenon, qui va m’être d’un grand secours pour l’étude du roman que je projette avec mes élèves. Plus j’entre dans cet univers, plus je me rends compte que j’ai été injuste avec lui. Il n’est pas trop tard pour bien faire. Ce n’était pas une raison pour ne pas lui rendre justice.
Samedi 20 Septembre

Samedi 20 septembre 2008
par
vicomte
le sam 20 sep 2008 16:48 CEST
Samedi 20 septembre 2008
Je cabotine avec les élèves, dès lors que je sens que, le groupe étant maîtrisé, je peux me le permettre. La définition de ce verbe, que je souligne après coup, ne me convient guère, ou plutôt celle que j’avais mémorisée n’était-elle pas suffisamment précise. Le cabotin, en effet, selon Le Robert, est « une personne qui cherche à se faire valoir par des manières affectées ». Je m’amuse donc avec eux, je pratique l’allusion, je me moque et je joue un peu, comme on fait quand on se sent en confiance avec un groupe. Il n’y a là ni affectation ni volonté de se faire valoir. C’est un exercice un peu risqué que de pratiquer sans cesse la bonne humeur avec les élèves. Il faut en effet garder suffisamment d’autorité pour que le groupe ne devienne pas incontrôlable. Mais comme autorité n’est pas un hyperonyme de mauvaise humeur, et qu’on peut tout aussi bien rester le chef en ne se prenant pas toujours au sérieux, je détends un peu l’atmosphère scolaire (qui est angoissante en elle-même et par ce qu’elle présage). Soyons bien clair : il y a toujours des moments où je calme le jeu, où je réinstaure une atmosphère sereine. Cela dit, il est manifeste que la présence dans un même professeur de la bonne humeur et de la maîtrise de sa propre discipline est susceptible de créer la confiance. En effet, l’élève se rend compte que la bonne humeur ne s’installe pas comme un cache-misère, ne vient pas faire oublier une médiocrité qui serait trop évidente, et que la grande maîtrise de la discipline n’a pas trop gonflé l’ego du professeur jusqu’à en faire un contempteur de cette sale engeance que seraient les élèves. L’expertise ne doit pas faire du professeur un tristus (je repense à la bande dessinée que je lisais dans Pif quand j’étais gamin, « Les Rigolus et les Tristus »). Comme le rapporte Montaigne dans le chapitre XXVI des Essais, de Cicéron (De natura deorum I, 5) « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » ‘Elle fait obstacle le plus souvent à ceux qui veulent s’instruire, l’autorité de ceux qui enseignent.’
L’un de mes élèves de seconde a confié en classe que le premier jour il avait reçu un choc. Le ton solennel que j’employais pour parler du baccalauréat, des concours, de l’avenir professionnel, lui avait fait peur. Je l’avais mis en condition. Mais mon ton a changé depuis, et la bonne humeur, la gaieté travailleuse, le rythme enjoué du cours ont pris la place du laïus de mon exorde. De là vient sa confidence détendue, faite avec un sourire adorable de grand blond rasséréné. En outre, la mère d’élève que j’ai vue le premier jour m’a glissé, tout illuminée, « il adore le cours ». La vraie générosité, c’est de l’exigence mâtinée de compréhension.
Je suis tout surpris de me rendre compte que comme quoi est reçu dans l’usage. Je me souviens de l’avoir corrigé dans des copies, comme très familier, comme le suggère Grevisse (§ 410 Rem.). Mais je le vois chez Gérard Genette, dans Fiction et Diction « Style et signification », éd. du Seuil (p. 177), et Grevisse en cite un exemple de Le Roy Ladurie. Le Robert prétend qu’il est vieilli et forge un exemple, ce qui me paraît sujet à caution. De fait, Grevisse indique qu’il était considéré comme nouveau au dix-septième siècle, mais que Thomas Corneille le voyait déjà vieilli (il remplaçait comment, après raconter et expliquer). L’usage moderne de cette locution est nettement familier, et surtout il est proposé isolément en début de phrase, sans principale, ce qui me paraît tout à fait déconseillé (je lui préfère « ce qui prouve que » et expressions verbales du même acabit). Je me demande s’il ne doit pas quelque chose à l’adverbe latin cumque, mais mon dictionnaire étymologique ne le suppose pas. J’en réserve cependant la conjecture, au vu du caractère passe-partout de cet adverbe en latin, jusqu’au jour où la preuve m’en sera donnée.
Je vais être inspecté au début du mois d’octobre. Je sais que des collègues, nombreux, auraient à cœur de montrer le meilleur d’eux-mêmes, de présenter leur meilleur profil et de préparer leur auditoire à cette perspective anxiétisante pour eux. Ils compteraient, la plupart du temps, sur la cohésion qu’ils supposent issir tout armée de cette communauté de destin toute nouvelle. Pour beaucoup d’entre eux, c’est une fâcheuse nouvelle, telle celle de la mauvaise santé de Tartuffe qui en oublie les siens. Je ne crains pas d’être mal vu, je ne le crains tout du moins plus. Je veux seulement que mes élèves apprennent dans une ambiance bonne enfant et soient transformés un peu après mon passage. Je n’occulterai pas la difficulté du programme, ni les points noirs de l’évaluation. Je ne m’empêcherai pas, en outre, de faire des choses neuves, d’aborder des points non explorés ou si peu, fût-ce en toilettant un peu la discipline et en ragaillardissant un peu le cours de littérature qui a tendance à ronfler un peu.
Je viens de commencer à parler du commentaire composé. Je scrutais l’humeur des élèves par le biais de leur œil et de leurs attitudes. Ils sont perplexes, et ont du mal à croire qu’on puisse ouvrir le réveil pour voir comment ils peut fonctionner, et se passionner d’anatomiser ce corps qu’est le texte. Il faut dire que nous commençons tout juste à découvrir les techniques qui permettent de le bâtir, de le faire tourner (comme un moteur). Mon propos sera plus explicite au bout de deux mois. Il ma paru bon de faire un cours qui se déroulerait sur tout un trimestre, et qui mettrait en perspective ce qu’il va falloir découvrir.
Mercredi 17 Septembre

Mercredi17 septembre 2008
par
vicomte
le mer 17 sep 2008 22:42 CEST
Mercredi 17 septembre 2008
J’ai terminé l’idylle professorale de Comme un roman. Je continue à dire que c’est une bonne base de travail concernant le rapport entre éducation et lecture, mais je n’adhère pas à tous les beaux discours qui y sont tenus. Laisser croire qu’un cours de français peut se dérouler quasi en liberté et être efficace, c’est oublier qu’il y a des choses enseignées qui sont utiles et contraignantes d’abord : la maîtrise de la langue en fait partie, celle de l’argumentation aussi. Et puis, je me vois mal passer des heures à lire des livres à mes élèves. Cependant, il y a des arguments forts sur le plaisir de lire.
J’ai passé ce matin deux heures inespérées avec une classe d’adaptation de première Génie mécanique. Je reparlerai de cela plus tard. Je suis encore trop englué dans mon plaisir pour le commenter.
J’avoue en avoir assez du discours béat concernant le plaisir de lire qui serait l’objectif essentiel de la classe de français. Il y a des choses qu’un adolescent ne saisit pas, et que nous lui faisons rater si nous n’en organisons pas la transmission pour lui. Que le système scolaire ne soit pas idéal, c’est un fait. Mais il y a d’autres moyens de l’améliorer que de laisser penser qu’un cabinet de lecture sans commentaire suffirait à son bonheur et à sa formation. Le système de Pennac est mangeur de temps, et il ne vaut pas pour la maîtrise des techniques, qui, selon moi reste d’une importance cruciale. Certes, sans la lecture le cours de français n’est pas, mais je ne crois pas que ce soit au professeur de secondaire de lui donner ce goût, et encore moins qu’il incombe à l’école de le lui donner. C’est le plaisir de fouiller le texte, de raisonner sur la langue et sur la culture que je veux qu’il acquière, et le silence d’après lecture ne lui suffira pas.
J’ai trouvé un texte de Montaigne, sur la critique de la justice (que j’aborde avec les premières), qui me remplit déjà de bonheur. Comme il a besoin d’être traduit, son analyse en sera plus simple. Mes élèves n’ont pas trouvé rébarbatif d’étudier la structure des « Animaux malades de la Peste », ou de comprendre les liens qu’il y a dans la fable entre récit et morale, ou encore de se demander en quelle mesure la brièveté de la fable constituait un atout.
Il est difficile d’être professeur, et il est long et hasardeux de s’y sentir à l’aise, voire d’être bon. Il faut surtout espérer de bonnes séances, de temps en temps. Je me sens de plus en plus comme un jongleur qui adapte sa posture à la situation, et fixe son attention sur ses balles.
Autre béatitude contre laquelle je me dresse venant de Pennac : penser qu’on est bon pédagogue qu’en ayant pas le souci de la pédagogie. Ce souci est l’occasion d’un retour sur soi qui est plus que salutaire. Notre nature n’est pas toujours, pas souvent bonne conseillère. Il nous faut revenir sur nos pratiques pour nous demander si nous avons bien fait. Il faut des temps de respiration et de réflexion. Quant au travail des spécialistes de l’éducation, il est nul et non avenu, tant qu’il n’est pas un souci de praticien, mais de théoricien bardé de préjugés, idéologiques notamment. De ce point de vue, l’enseignement de la langue est exemplaire. Nous avons vu imposer un système d’enseignement absurde, guidé par des a priori fous. S’il n’y avait pas de souci de la pédagogie dans ce domaine, nous nous contenterions de faire marche arrière, ce qui serait stupide. Au reste, j’ai rencontré suffisamment de professeurs de français insoucieux de pédagogie pour savoir qu’il en résulte le plus souvent une incurie. Les paradoxes sont séduisants, en argumentation, surtout pour séduire un lectorat, mais ils sont souvent spécieux : ils sont plus séduisants qu’honnêtes.
Lundi 15 Septembre

Mardi 16 septembre 2008
par
vicomte
le lun 15 sep 2008 23:56 CEST
Mardi 16 septembre 2008
J’aborde avec légèreté des carnets qui n’en étaient plus guère, que je n’approchais que comme un pesant fardeau, au regard d’un public qui, pour être fort nombreux (plusieurs milliers d’hôtes distincts en quelques mois) n’en était pas moins un non-lectorat en majeure partie, un panel de consommateurs bien avisés de venir piocher dans mes filons. Passons. Je ne puis pas reprocher à mes collègues de parer au plus pressé, comme on dit, et de prendre le coursoù il se trouve. Néanmoins, j’eusse aimé qu’ils exprimassent leur gratitude. Ce n’est d’ailleurs pas que je leur en veuille, mais que mon objectif initial était autre. Je languissais, prisonnier du chiffre de mes clients et je perdais de vue de vrais lecteurs qui continuaient à faire l’effort de me lire, y compris lorsque je faisais moi-même le geste de donner la becquée à des enseignants en mal de cours tout prêts, à l’instar de ces drive-in des fast-food (mazette, deux anglicismes en une seule phrase, profitez-en, j’en utilise peu, par politique réactionnaire).
La nuit dernière, j’ai lancé de périlleuses affirmations, et j’ai prétendu, tel Prométhée, voler aux dieux de la connaissance un feu qui est encore bien lointain. Je persiste et signe, exclamant en sus comme un schibboleth le « sapere aude » de Horace : « Aie l’audace de te servir de ton entendement ». Je vais donc innover dans ma pratique pédagogique, et non pas pour avoir été conseillé ni formé en ce sens (« Quels pédagogues nous étions, quand nous n’avions pas le souci de la pédagogie ! » paradoxise un peu démagogiquement mais non sans finesse Pennac, dans Comme un roman). L’expérience m’a suggéré ce changement. Non seulement j’aborde un auteur qui est mort depuis peu (Simenon est tout juste mort, si je puis dire), mais je m’intéresse à une littérature pour laquelle je n’avais qu’un intérêt de liseur et à laquelle je vouais, par suivisme, le mépris que mes prédécesseurs lui ont toujours réservé, la taxant de paralittérature sans jamais l’avoir lue, comme il se doit chez les pédants critiques de mauvaise foi et zoïles invétérés.
J’ai appris de huit années d’enseignement, ce qui est déjà énorme lorsqu’on exige beaucoup de soi et qu’on n’est pas fait pour s’installer dans un train-train, ce qui est encore plus lorsqu’on a une grande liberté d’esprit – ce que je sais avoir – j’ai donc appris devant les élèves, ou plutôt avec eux, qu’il n’était rien de mieux que le cours pour expérimenter des hypothèses. C’est le laboratoire le plus performant, le catalyseur le plus extraordinaire et le moins mensonger de tout ce qui se passe dans nos esprits de concepteurs, et dans ceux des prémâcheurs que sont les spécialistes des sciences de l’éducation et des formeurs de manuels. À ce sujet, et par parenthèse, je tiens à dire que l’épreuve de didactique imposée aux candidats du concours externe du CAPES, et que j’ai passée, est une fausse bonne idée. On prétend en effet y voir analysées et commentées des pages de manuels, compte tenu de ce qui est attendu des élèves dans les programmes. Mais les élèves sont avant tout des individus, complexes et changeants, et cette épreuve est une illusion dans la mesure où elle intervient avant que le candidat ait pu être face à des élèves. Bref, en classe, avec deux ou trois dizaines d’individus en face de moi, avec des connaissances imparfaites (j’étais un piètre candidat, parce que candidat libre, parce qu’ayant suivi ma scolarité en Seine-Saint-Denis, parce qu’ayant été malade pendant mes études…), avec un caractère bien trempé et de nombreux défauts (parmi lesquels celui d’abuser de mon autorité parce que le groupe d’élèves me faisait peur), avec la pratique et le questionnement dans lequel je n’ai jamais cessé de me situer professionnellement, je me suis rendu compte que beaucoup de ce que nous croyons évident, expliqué, préjudicié, comme on le dit du temps de Montaigne, ne se tenait pas, n’était que de la coutume et méritait une meilleure analyse que du préchauffé de manuel.
Très tôt, j’ai été amené à considérer la principale inquiétude (indignation parfois) des élèves : « À quoi ça sert tout ça ? », comme une question parfaitement sensée. Ce n’est pas que je trouve que ce que je fais ne sert à rien, mais il m’a bien fallu passer par cette terrible interrogation pour donner une réponse qui ne fût ni une pirouette ni un oukase. Enseigner le français, ce n’est pas seulement corriger des fautes de langue, c’est transmettre une culture écrite, donner une idée de l’éloquence, donner un pouvoir sur le langage (le sien et celui des autres) et donner accès à un monde qui englobe la réalité, plus qu’il n’en est englobé : le discours.
Le simple fait que j’aie voulu enseigner la narration par le roman policier n’est pas un gadget pédagogiste. Je ne suis pas un démagogue. Je pense au contraire que le roman policier est un raffinement narratif particulièrement élaboré. C’est parce qu’il se joue dans la rue, cet univers si peu noble, si ignoble pour tout dire, dans des arrière-cours, dans des intimités tourmentées, c’est parce qu’il met en scène le peuple comme la haute, la crapule comme la police, la ville comme la campagne, c’est parce qu’on y parle tous les langages, du plus élevé au plus bas, du plus hypocrite au plus transparent, c’est enfin parce qu’il est le premier genre narratif à échapper véritablement aux bienséances qu’il a été méprisé et qu’il est digne d’être apprécié. Avant que certains jettent des cris d’orfraie, je veux dire que je tiens Madame Bovary pour un roman policier avant que l’enquête soit décrétée, à moins qu’elle ne soit proposée par le narrateur. Quant à Sade, dont on dit encore aujourd’hui qu’il n’a rien apporté à la littérature (histoire de ne pas jouer dans le ridicule du judicieux Faut-il brûler Sade ? posé par Simone de Beauvoir dans les années soixante), j’y reviendrai plus tard.
Je viens de découvrir Comme un roman de Daniel Pennac, grâce à ma sœur, qui m’a dit l’avoir dévoré, et en a donné l’envie à sa fille, ma filleule Chiara. C’est une véritable contamination. Je vais faire un aveu : j’ai longtemps cru, parce qu’il était renommé, que Pennac était un mauvais écrivain, et qu’il était indigne de mon attention. J’ai conscience de la position dans laquelle cet aveu me place. Ce n’est guère reluisant, et c’est à se demander ce qui m’a mis dans cet état (serait-ce le système scolaire ? L’Université ? Moi-même ?). J’avais déjà été prévenu que je me trompais un jour où, un peu malgré moi, je l’ai écouté en voiture sur France Inter. Je traversais la France, et j’en avais assez d’Autoroute FM et de Nostalgie. Pennac présentait son nouveau livre Chagrins d’école. J’ai été conquis par son ton, par son intelligence, par sa finesse, par sa drôlerie. Et je me suis rendu compte que je m’étais gravement trompé. J’ai passé le Rubicon à cause de ma sœur Sophie (la Sagesse) et de Chiara. Je les en remercie. Je vais en proposer la lecture à mes élèves, même si Pennac lui-même demande à ce que son ouvrage ne serve pas d’ « outil de torture pédagogique ». Mais avec une telle finesse de pensée et un prof aussi contrit que je le suis, comment peut-on torturer ?

Lundi 15 septembre 2008
par
vicomte
le lun 15 sep 2008 01:25 CEST
Lundi 15 septembre 2008
J’avais oublié combien il était intéressant d’écrire pour quelqu’un. Je retrouve le clavier en pleine nuit, alors que le froid s’installe dans ma campagne. J’ai été pris par un subite impulsion au sortir d’un roman de Simenon La Tête d’un homme, que j’ai demandé à mes élèves de seconde de lire. Serge m’a conseillé de faire lire Simenon il y a déjà plusieurs années. Et il y a deux jours, il m’a demandé pourquoi j’avais arrêté d’écrire mon blog. J’en avais assez de pourvoir des collègues en commentaires composés, en explication de textes. Pourtant, mon blog était beaucoup consulté, et beaucoup utilisé. Mais je sais qu’il n’était pas lu comme j’avais espéré qu’il le fût.
Ce doit être le parcours de mes élucubrations que ces carnets, il doit y avoir là des traces de mon idéation comme on dit en philosophie. Je crois aux signes de ce qui me dépassent, je suis un peu superstitieux, malgré toute mon admiration pour Bayle et les esprits forts qui l’ont suivi voire copié. Un écrivain ne peut qu’être fasciné par le supranaturel, comme Victor Hugo par le spiritisme ou André breton par la médiumnité psychotique de Nadja. Je le suis aussi, à l’instar d’autres, qui ne le disent pas mais l’ont été, parce qu’ils ont tous été touchés de cette espèce de grâce, de transcendance, de force sûre d’elle et incompréhensible qui vous utilise comme un objet. Ces carnets sont nés à une époque où j’étais à la dérive. J’ai retouché terre depuis. La rentrée que je viens d’effectuer est pour moi une renaissance. C’est là ce que je veux imprimer, empreindre sur ces carnets.
Mes élèves ne peuvent pas savoir combien je suis autre que ce que j’étais il y a un an. Je le sais moi, et les effets de ce changement sont si forts, si évidents dans ma pratique professionnelle, que je me demande sérieusement aujourd’hui si ce n’est pas une bonne chose que d’avoir vécu et traversé ce que j’ai subi entre décembre 2007 et février 2008. On ne peut pas rationnellement souhaiter être harcelé, jeté plus bas que terre pour de mauvaises raisons. Mais quitte à l’être en effet, il faut espérer que quelque chose vous sauve, venant du tréfonds de vous-même, que quelqu’un vous soutienne, du plus profond de son cœur et sans jamais vous faire part de ses craintes, et sans jamais faillir. Si tel est le cas, alors, sauvé, vous pouvez vous attendre à être complètement changé et à disposer de dons qui étaient encore endormis en vous. L’épreuve était terrible, mais elle était… probante et initiatique.
Comprendra qui veut. Ce ne sont là que des pensées passagères qui seront décryptées par quelques-uns. J’ajouterai, dans ce domaine que je n’étendrai pas au-delà du raisonnable, que je suis bien heureux que ces carnets puissent enfin prendre leur forme définitive.
J’avais eu, comme d’autres ont bien dû l’avoir avant moi, l’intuition que le roman policier était un modèle narratif très intéressant à étudier. C’était lors d’un cours téléphonique à ma filleule Chiara. Elle avait lu une enquête de Miss Marple, dont elle me résumait l’essentiel. Nous travaillions sur la narration. Sans connaître l’histoire, ou sans la reconnaître entièrement, j’ai commencé à lui parler de la spécificité du roman policier : il échappe volontairement à la narration linéaire et fait souvent mentir en partie les préceptes narratologiques en matière de focalisation. Il y a déjà là matière à développer, à converser, et je me fais fort d’en démontrer la véracité. Ce cours avec ma filleule s’est achevé par une affirmation de ma part que je n’avais pas du tout préparée : il y a une double narration dans le roman policier qui est la substance même de l’intérêt que nous y prenons (j’ai failli écrire : de son mystère). Ayant demandé à mes élèves de seconde de lire le roman de Simenon que j’ai cité avant, je vais être amené à le leur prouver. J’en ai eu l’éclatante confirmation en finissant ce soir le roman. C’est une satisfaction intellectuelle intense, que je souhaiterais voir partagée. Je pense que l’intérêt d’étudier la narration en secondaire est à ce prix.
Je sais ce que je risque à écrire une phrase aussi grandiloquente. J’en assume la précoce boursouflure, et demande à l’hypothétique lecteur prêt à me suivre de l’accepter comme une hypothèse d’étude.
J’ajoute, ne pouvant développer à une heure si tardive, que je tiens le roman polyphonique, et particulièrement à narrations enchâssées, comme lié à cette hypothèse touchant au roman policier. L’enquêteur n’est rien autre qu’un inventeur de récit au second degré dans une narration où il est lui-même contenu. Il ne découvre la solution à son mystère que s’il lit bien les signes qui lui ont été laissés et les remet dans le bon ordre. L’activité narrative est ainsi enchâssée dans le roman policier. C’est ce que montre Maigret (et donc Simenon) avec brio dans La Tête d’un homme.
Lundi 16 Juin

Enseignement de la grammaire : Autopsie d'un échec (IV)
par
vicomte
le lun 16 jun 2008 18:15 CEST
* * *
Deuxième Partie
26. Ma réflexion avait été stoppée dans son allant par des événements extérieurs, que je ne détaillerai pas car étant inutiles à ma démonstration, lorsque je lus un article écrit par Roland Barthes pour le Monde de l’Education en 1976. Comme j’y ai trouvé à peu de choses près la même idéologie, aussi pernicieuse que subreptice, que celle que j’ai dénoncée dans les paragraphes précédents, je me suis avisé qu’il serait opportun de m’attaquer à cet article aussi bien qu’au texte émanant de l’Inspection Générale que j’ai mis en tête de ces réflexions. Rappelons que les Instructions officielles font l’objet d’un remâchage continuel, d’une glose à l’infini, les enseignants qui lisent ces Instructions, pour peu qu’ils se trouvent être, s’avérant incapables de les appliquer, et les autres, ne les lisant pas, ayant besoin d’Instructions prédigérées et plus injonctives que les premières qui donnent le ton. Le fait, donc, d’y voir écrit noir sur blanc, qu’il ne faut enseigner aux élèves qu’à écrire les mots qu’ils utilisent et connaissent est une précision notable.
« - Comme le rappellent les Documents d'accompagnement, il est rare d'avoir à orthographier le texte d'autrui en dehors du contexte scolaire de la dictée de contrôle. Il s'agit donc d'apprendre aux élèves à orthographier leur propre texte, ce qui limite les problèmes : un élève qui ne sait pas orthographier un mot a le choix de le remplacer par un autre (d'où la nécessité de travailler les acquisitions lexicales) et / ou de vérifier dans des usuels l'orthographe du mot retenu (d'où la nécessité d'apprendre en classe à utiliser les dictionnaires, les usuels, cf. "lectures documentaires").
Je force un peu le trait, et je trouve la citation franche plus honnête que n’importe quelle élucubration. Notons quand même qu’il est utilisé un artifice particulièrement dangereux, du point de vue de la stratégie, et qui se matérialise par l’usage serein et de mauvaise foi des expressions « le texte d’autrui », « leur propre texte ». Dans une ère où le sentiment d’appartenance à une nation-langue est plus qu’émietté, il est bien pratique de jouer de cet émiettement pour régner sur des masses d’élèves rendus nuls en orthographe et en vocabulaire par les errements d’un système absurde. Notre langue est une, elle est formée, disent les linguistes, comme toutes les langues, des connaissances cumulées de tous les locuteurs qui en disposent comme langue véhiculaire. Il est donc juste, et je le reconnais bien volontiers, d’opiner qu’un locuteur n’en peut pas raisonnablement disposer entièrement de son propre chef. Cependant, je trouve l’usage de ces deux expressions parfaitement malhonnête, et ce pour deux raisons. D’abord, il aliène un canton de la langue, comme par une espèce de ségrégation linguistique, et le rend non seulement lointain mais étranger et inatteignable. Ensuite, il entérine l’activité de substitution de niveaux de langue dans le cours de français, laissant entendre sans le dire (mais tout est entre les lignes), qu’il est bien suffisant de parler un SMIC linguistique, et que l’objectif du cours est que l’élève possède son français, plutôt que le français. Je n’ai pas besoin d’insister sur le scandale que constitue à mes yeux cette vision technocratique du cours, pensée en haut lieu par des gens surdiplômés sortis tous de grandes écoles ou de grandes universités.
27. J’ai jugé bien à propos de rafraîchir la mémoire de mon lecteur, de lui donner un coup de coude, comme disent les Anglais (nudge his memory), avant que d’aborder le texte de Barthes à proprement parler. J’aimerais tout de même commenter le constat que je viens de faire, et que je n’avais pas encore fait, mes réflexions s’étant présentées ab hoc et ab hac. Il était temps que je le fisse, et que je le commentasse. Quel que soit mon lecteur, moins audacieux peut-être, ou moins induré dans la pratique des relations avec l’Administration de l’Education que je ne le suis, ou, encore, par nature moins impulsif et plus précautionneux, en tous cas mon lecteur trouvera peut-être que je vais trop loin dans mon explication de texte précédente (on dirait aujourd’hui, puisque je n’ai pas été exhaustif, ma microlecture). Pourtant, même dans la prose la plus objectivée (et nous savons combien la prose administrative se veut objective), la neutralité n’est pas de mise : même si elle a intérêt à donner l’impression qu’elle rend le langage transparent (comme écrit Barthes de la science en 1967 dans le Times Literary Supplement), « elle feint de le croire purement instrumental » (Id. Ibid. p. 15). Or le langage raboté de l’Administration fourmille de chausse-trapes, parmi lesquelles celle-ci qui m’avait frappé en son temps (lorsque je l’ai lue et fait revivre). La présentation de la langue française comme un territoire démembré par des siècles d’appropriation à baux ruraux est une infamie dont les pédagogistes massificateurs de l’Inspection générale se sont rendus coupables en s’en servant à l’envi. Si nos campagnes ont fait l’objet d’appropriations par indivision, puis de divisions qui les ont rendues parcellaires et illisibles, si je puis me permettre cette audace stylistique bien utile, l’on ne peut pas accepter de laisser dire que du français puisse être « le texte d'autrui », comme un pacage peut appartenir à un voisin et constituer une propriété privée inviolable et protégée par la Loi. En tant que langue de la nation, le français appartient tout entier à ceux qui la composent, et il ne doit y avoir là aucun privilège : c’est du moins la leçon que nous enseigne la République. Je ne puis donc laisser flotter dans les esprits qu’il puisse y avoir le français des riches et celui des pauvres, comme m’avait dit un de mes élèves. Si du français peut paraître appartenir à quelqu’un d’autre, c’est aux yeux de l’élève qui n’en possède pas encore la jouissance. Que l’Inspection générale adopte ces modes de dire-là, et elle montre immédiatement qu’elle a abandonné l’idée que la langue française, dans ses méandres, pouvait être un territoire de conquêtes hardies, de découvertes merveilleuses.
28. Lorsque j’ai lu À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, j’avais vingt ans, j’y ai découvert le mot pusillanime. Mon latin n’allait pas si loin que je pusse me permettre de lire ce mot en le comprenant. J’ai donc ouvert un dictionnaire, j’ai relu le texte et je l’ai fait mien. C’était le mot d’autrui, un mot splendide et plein de majesté qui m’avait l’air beaucoup plus enthousiaste et conquérant que la réalité qu’il décrivait ; et, s’il est vrai que je le trouvais encore bien étrange, je n’étais plus homme à m’en laisser déposséder. Je compris qu’il n’était pas un mot standard, et qu’on ne s’en servait pas dans mon milieu, même si mes parents le connaissaient. Je le revis lors de mes études littéraires, et m’en resservis, j’avoue, avec un plaisir non dissimulé et un secret hommage à Proust. C’est ainsi que s’est forgé mon lexique personnel, fait comme un patchwork d’apports successifs, d’apiéçages patients et enthousiastes. Je n’ai jamais considéré les mots inconnus comme les mots d’autrui, comme je l’eusse fait d’un objet qu’ayant vu entre les mains d’un autre et que, par pure observation, j’eusse conclu lui appartenir. Le mot n’est pas un objet dont l’appartenance peut être revendiquée par quiconque, et un texte ne peut pas plus être à autrui qu’il peut rester mien, sinon par un montage juridique pendant une période donnée. J’ai fait, moi aussi, comme beaucoup d’autres, telles Marguerite Yourcenar et Colette, racontant de quelle délicieuse manière elles se sont appropriées un mot qu’elles ont malhabilement utilisé (ainsi l’explique Marguerite Yourcenar), puis manipulé et manié et, oserais-je écrire, emmené comme un ami qu’un autre leur avait fait découvrir, faisant ainsi vivre notre langue.
29. Ces digressions ne me semblent pas vaines, à moi qui les lance comme des jalons de ma pensée, mais mon lecteur se perdra peut-être dans le labyrinthe de mon propos. J’avais pour objectif de relancer ma discussion sur l’enseignement du français, débutée par un texte officiel, à l’aide d’un article écrit par Roland Barthes sur l’orthographe. Tout en retenant mon propos à venir, j’ai repris mon point de départ, puisque j’avançais qu’il y avait une analogie idéologique entre eux deux. J’ai été poussé à dire plus précisément un sentiment que j’avais déjà laissé entendre, et je l’ai agrémenté d’une comparaison filée (celle de la notion de propriété) et d’un souvenir de lecture. Ces jalons posés, et ma contre-argumentation proposée avant même l’exposé de la pensée que je regrette d’avoir pu lire, me voilà au moment où je vais donner la parole à mon docte et imposant opposant.
30. Connaissant mal l’œuvre de Barthes, je m’en tiendrais, pour le commenter, à l’article, relativement bref, explicite et définitif, que je viens de lire. Cet aveu de faiblesse, un connaisseur ne manquerait pas de me le reprocher. Il est vrai qu’on peut en apprendre plus sur la pensée d’un homme, surtout lorsqu’il se pique d’une pensée totale, en connaissant toute son œuvre. L’impudence, voire l’imprudence, qui consiste à ne prendre sa pensée que par un bout, que par un fragment, et donc à appauvrir sa pensée, est passible des foudres les plus exaspérées de ses défenseurs. Néanmoins, puisque je tombe d’accord avec Boileau que « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et considérant, me semble-t-il logiquement, qu’on ne peut en vouloir à un lecteur de n’avoir pas lu toute l’œuvre de l’auteur lorsqu’il s’embarque dans le commentaire critique de l’une d’entre elles, je me suis permis de considérer qu’il suffisait que j’eusse compris la pensée contenue dans celui-là pour avoir le droit d’en faire la critique. Cet article, pour des raisons de praticité et de place, je le résumerais. Je sais qu’on pourrait me reprocher la médiateté de ce procédé (résumer, c’est toujours reformuler, donc déformer), mais j’ai considéré que mon lecteur pouvait trouver aisément cet article, et que, pour engagé que puisse être mon propos, il n’en était pas moins honnête. Enfin, s’il appert, le lecteur outré ou soupçonneux pourra ne pas lire ce qui suit, puisqu’il en a en effet la liberté.
31. « Accordons la liberté de tracer » : Tel est le titre de cet article, qui date de 1976, et a été publié dans le Monde de l’Education. L’objectif de Barthes est dans cet article de réclamer « un certain « laxisme » de l’institution », « que la société accepte enfin (ou accepte de nouveau) de décrocher l’écriture de l’appareil d’État dont elle fait aujourd’hui partie ; bref, qu’on arrête d’exclure pour motif d’orthographe ». Il discrédite d’abord l’orthographe à l’aide d’une blague littéraire : il ajoute un chapitre de son cru au dernier roman de Flaubert (Bouvard et Pécuchet), où, découvrant avec ravissement l’orthographe, les deux amis s’étonneraient des nombreuses aberrations de ce domaine d’étude, puis concluraient « en baissant la tête » : « l’orthographe pourrait être une blague ». Il poursuit son raisonnement, concédant que « les accidents de l’orthographe française sont explicables », mais qu’il est choquant « que cet arbitraire soit légal », allant jusqu’à la complainte : « combien de vies ratées pour quelques fautes d’orthographe ! ». C’est ainsi, ayant attaqué la thèse adverse, qu’il met en valeur les effets psychologiques de l’orthographe : contraignante, elle prive le sujet de sa liberté, de son fantasme de scripteur, bref, de sa jubilation scriptoriale. Il demande même, sous une forme oratoire, s’il n’y a pas des fautes « heureuses ». Ainsi, comme il le montre dans un troisième temps, c’est l’ « uniformisation » qui est à la racine du mal, tirant vers « la névrose obsessionnelle ». Voulant prolonger l’effet de son exclamation pathétique (quant aux vies ratées) il forge un exemple concernant la lettre de candidature, et explique le souci du scripteur en le comparant à celui du vacancier qui se demande s’il n’a pas oublié de fermer le gaz ou l’eau. Enfin, il prône le refus de la réforme, qui ne ferait que refaire un code, et un certain « laxisme » de l’institution.
32. Cet article m’a paru suffisamment cocasse, révélateur et, pour tout dire, de mauvaise foi, pour attirer mon attention. En effet, partir de l’arbitraire de l’orthographe pour en conclure, contre toute attente, qu’il faut la libéraliser complètement, c’est ériger l’arbitraire en Loi, et donc faire exploser toute la langue. Je suis le premier à m’intéresser aux aberrations de l’orthographe du français : elles sont nombreuses. Il est malveillant, à tout le moins parti pris, de faire de ces aberrations une généralité. Les régularités sont beaucoup plus nombreuses que les irrégularités dans la langue. De plus, les « accidents de l’orthographe » ne sont pas tous arbitraires, contrairement à ce que prétend l’auteur. Et il prend soin de le signaler, au risque, sinon, de donner trop de force au contre-argument. Les explications de ces irrégularités existent, et elles sont souvent fort utiles pour faire comprendre comment fonctionne une langue. Il y a bien des aberrations, mais elles sont en petit nombre et l’objet surtout de la curiosité du connaisseur ou des découvreurs de rencontre. C’est ainsi que l’affirmation qu’il est choquant que cet arbitraire soit légal est aussi réductrice que de mauvaise foi. L’orthographe française est en effet fixée, mais son figement (par diverses instances) n’est pas une loi comme les autres. L’exclamation, pour pathétique qu’elle soit (« Combien de vie ratées pour quelques fautes d’orthographe ! ») est aussi tragédienne que ridicule. L’on aura noté l’art de l’auteur qui met en balance, dans la même phrase, les « vies ratées » et les « quelques fautes d’orthographe ». L’orthographe comme machine à exclure, l’hyperbole a de quoi faire sourire ! Ce n’est pas que je pense que tout ceci soit une vaste blague, mais à trop forcer, on caricature, et l’excès est toujours abusif. Le problème n’est pas qu’on ait barré la route à certains pour quelques malheureuses fautes, mais qu’on en soit venu à rendre illettrés, ou délettrés des individus qu’on a trop abreuvés de ce laxisme, que l’auteur demande de ses vœux, et qu’il n’a, hélas, que trop obtenu. Bien sûr qu’il y a des aberrations dans notre langue, mais la très grande majorité de notre orthographe est tout à fait logique et enseignable, à condition de bien vouloir en rendre l’enseignement exigeant et systématique. Je pense, pour ma part, que le laxisme est beaucoup plus grave et lourd de conséquences que l’exigence. La latitude qu’on laisserait aux locuteurs, les laissant graviter dans leur « fantasmatique » scriptoriale, l’hystérie incontrôlable à quoi cela mènerait confineraient assurément à un autisme institutionnalisé. En ayant détricoté le commun linguistique sous prétexte de quelques mailles anormales, on rendrait le texte impossible : en l’absence d’un code commun, la communication est rendue muette.
33. Roland Barthes semble oublier qu’il fait partie du sommet de la hiérarchie linguistique, comme professeur au Collège de France. Il écrit sans faute, quant à lui, et dispose d’un savoir linguistique hors du commun. Il mélange ce qui est de l’ordre de la créativité (lexicale en l’espèce), qui peut en effet être poétique, et ce qui est de l’ordre de l’incompétence. Pour donner la liberté au sujet, dans son intimité, d’user de sa langue comme il l’entend, même de manière complètement psychotique et autiste, encore faut-il lui avoir enseigné la langue telle qu’elle est, avec ses défauts, ses aberrations, ses curiosités. C’est bien à un spécialiste de cette langue de se croire une communauté de destin avec ces déshérités de la langue à qui l’on ne cesse de dire que l’orthographe n’a pas d’importance, alors qu’elle en a, et qu’on ne cesse d’exclure en leur faisant croire qu’ils pourront se libérer. L’utopie linguistique de l’hétérographie est une utopie : elle n’existe que comme prêt-à-penser, comme catalyseur de la pensée. Mais nous sommes là à un niveau supérieur de la pensée. Il faut d’abord apprendre les éléments de l’orthographe avant que de donner liberté de constater les quelques aberrations qu’on y découvre. Roland Barthes semble oublier, aussi, qu’il a bénéficié d’un système exigeant, qui lui a permis d’écrire sans faute, et que cette capacité l’a autorisé, à l’en croire, à faire voler en éclat l’enseignement de l’orthographe. Il oublie enfin que c’est surtout la grammaire qui pose problème, plus que l’orthographe. S’il pense qu’on a honteusement fait rater des vies pour quelques fautes d’orthographe, je pense, pour ma part, qu’on en fait rater à une partie non négligeable des deux dernières générations pour avoir instauré « un certain laxisme de l’institution » en matière de grammaire. Ce n’est pas le laxisme qui réglera le problème de l’exclusion linguistique, que je prends au sérieux comme beaucoup de français qui la constatent de plus en plus, c’est bien l’étude systématique, la répétition, les exercices, bref, l’exigence.
34. Comble de la mauvaise foi : le topos des fautes heureuses. Tonton Barthes verse une larme attendrie sur les mots d’enfants que constituent certaines fautes bienvenues. Je me souviens que ma sœur, un soir où elle trouvait qu’on lui en voulait sans raison, s’était exclamée : « Je ne suis qu’un bouquet de misères ! ». Elle devait avoir douze ans. Mes parents et moi-même (je connaissais apparemment l’expression) avions trouvé le mot extraordinaire, parce qu’il était involontaire. J’ai retrouvé cette même erreur involontaire sous la plume d’une élève de première dans une copie de baccalauréat. J’avoue l’avoir trouvée beaucoup moins heureuse. De même celle-ci, toujours par une élève de première, concluant un commentaire composé : « Enfin, gâteau sur la cerise ! ». S’il est des fautes heureuses dans le monde apprenant de l’enfant, il en est d’autres terribles, qui signalent une pensée bancale, un manque évident de dynamisme et de vivacité, une difficulté à maîtriser non seulement les finesses de la langue, mais la pensée abstraite elle-même. Je veux bien assumer l’obsessionalité du professeur de lettres effaré devant l’impéritie lexicale et grammaticale de ses élèves, mais je préfère ce défaut, qui ne m’empêche pas d’être efficace, au laxisme qui me l’interdit sous prétexte de garantir la liberté du sujet parlant. Comme s’il pouvait y avoir une liberté sans contrainte, et comme si le sujet parlant n’était pas capable, tout seul, formé de façon exigeante et même autoritaire, de prendre ses aises avec la langue, de se libérer du carcan où il a été tenu quelque temps pour maîtriser sa propre langue et se mouvoir aisément dans une société où tout est langage, où tout baigne dans la culture, elle-même tributaire de la langue.
Samedi 31 Mai

La "double narration dans le roman policier" expliquée à ma filleule (I)
par
vicomte
le sam 31 mai 2008 19:03 CEST
Cher ami,
Je vous ai déjà écrit que je me suis avisé de faire travailler ma filleule qui, élève en classe de cinquième, s’est trouvée fort dépourvue de cours de français par la faute d’une enseignante qui ne craint ni les foudres de l’Inspection ni celles de sa hiérarchie. L’enfant sue d’ahan depuis plusieurs semaines avec un entrain et un courage fort louables, et le martyre, vous m’en pouvez croire, ne va pas tarder à se changer en gloire.
La narration étant aux programmes de sixième et de cinquième, j’ai donc entamé, le cœur vaillant, l’étude de ce morceau que j’ose qualifier de bravoure. En effet, la narration est une activité humaine très courante et qui nous semble tout à fait naturelle. Nous gardons contact avec notre entourage en narrant ce qui nous est arrivé en leur absence, et cette longue suite de narrations constitue le fil même de notre existence. Je vous redirai plus après ce que j’ai appris à ce sujet en lisant l’ouvrage fort savant et fort utile de Paul Ricœur Temps et récit (notamment dans le troisième volume « Le temps raconté ». Mais revenons-en d’abord à ma filleule et à notre entreprise de rattrapage.
Il est plus simple de faire cours, si je puis me permettre ce paradoxe, à un groupe plus ou moins anonymé d’élèves, qu’à un individu seul. L’on peut ne pas entendre les problèmes qu’ils vous cachent dans la compréhension de ce que vous leur expliquer ; on ne le peut pas dans un face-à-face. Toute la difficulté est dans la volonté d’être efficace pédagogiquement. Le tête-à-tête, de ce point de vue-là, est un marqueur plus évident des défauts de l’enseignant que le cours qui peut être mal fait sans que celui-là s’en aperçoive ou veuille s’en apercevoir. Au rebours, l’on trouve dans le vis-à-vis des choses, des tours de main, des astuces pédagogiques, des problématiques auxquels on n’aurait pas pensé dans un cours.
Comme objet d’étude littéraire, la narration est une intrication complexe de techniques et de faits qu’on ne débrouille qu’à force de travail. Comme habitude quasi-quotidienne, c’est un acte des plus courants et des mieux partagés, encore que les disparités dans l’aptitude à narrer soient très considérables. Cette pensée m’habitait alors que je décidai d’aborder ce sujet. Pouvais-je partir du fait pour arriver à la théorie, comme le discours pédagogiste le laisse entendre et l’a imposé aux enseignants sous l’enseigne d’une expression consacrée : la méthode inductive. Rappelons de quoi il s’agit pour les non-initiés. L’adjectif ici employé fait une paire signifiante avec déductif, plus employé mais lui aussi technique (qu’on trouve aussi sous la forme plus technique de hypothético-déductif). Tous les deux composés latins du verbe ducere (conduire, guider, mener), ils qualifient la méthode employée pour raisonner (et instruire). La méthode déductive consiste à énoncer une théorie puis à en arriver aux faits qui sont concernés par celle-là (dans les mathématiques avec les axiomes par exemple. La méthode inductive consiste à faire comprendre la théorie en partant des faits bruts, qu’on analyse et qu’on assemble pour énoncer la théorie à laquelle ces analyses mènent logiquement (dans les sciences expérimentales notamment). L’on reproche souvent aux professeurs (de lettres en tout cas), de n’user que de la méthode déductive, et, par conséquent, d’oublier de faire appel à l’intelligence active de l’apprenant que la méthode inductive semble solliciter plus. Fort de ces constats faits en haut lieu, et bien content d’avoir un exemple tout frais à ma portée, je me suis donc mis à l’œuvre en me promettant bien d’observer avec attention ce qui se produisait.
L’une des questions les plus déroutantes pour les élèves, est celle qui consiste à demander ce qu’est une narration. Le mot paraît si simple, si banal, que la définition en est presque impossible sinon par une tautologie (une narration est une narration !). En questionnant ma filleule à ce sujet, elle dont je sais qu’elle est une excellente élève, je me suis rendu compte que cette question n’appelait pas forcément de réponse : elle n’est que le déclenchement d’un questionnement constructif. c’est là, comme vous le savez, la méthode qu’on appelle herméneutique. L’absence de réponse simple à cette question faussement simple est une énigme à laquelle les élèves se heurtent et qui les mobilisent quelque temps. Elle les taraude, les exaspèrent et ils se retrouvent réduits à quia après avoir vainement tenté d’en soulever les scellés.
Devais-je procéder par méthode inductive ou par méthode déductive ? Assurément, la seconde méthode nous interdisait d’accéder aux trésors de la découverte pas à pas. C’eût d’ailleurs été un aveu d’impuissance auquel je ne pouvais pas me réduire, d’autant plus que ma filleule est volontaire pour suivre mes préceptes et qu’elle dispose de toutes les facultés qu’on demande à l’élève excellent. C’était le moment ou jamais de procéder autrement que par déduction.
Hélas, les tourments que me promettaient la méthode inductive n’étaient pas moins grands que la sécheresse et la stérilité de la déductive ! Nous partîmes donc d’une histoire, forgée par mes soins à partir du quotidien de ma filleule. Notez, soit dit en passant, que je procédais pédagogiquement comme me le demandent les textes officiels concernant l’enseignement depuis 1989, puisque je m’adaptais au vécu quotidien de mon élève pour lui faire découvrir quelque chose de nouveau. Comme on dit en rhétorique de la comparaison : passer du connu à l’inconnu par le semblable. Je sais que des esprits chagrins ne manqueront pas de me reprocher la trivialité de mon exemple, qu’ils me diront que nous sommes bien loin de la littérature et que je dépouille la narration de ses plus nobles oripeaux pour la vêtir en harengère. Mais je me décidai finalement, pour plusieurs raisons. S’il est vrai que la littérature narrative constitue une complication par rapport à mon historiette, elle ne convenait pas à l’enseignement des éléments qui permettaient de la comprendre. En choisissant un exemple simple, je faisais en sorte que la complexité de l’analyse en soit amoindrie. Du reste, même avec une narration simple et dénuée d’intérêt littéraire, je parvenais en fin de compte à une présentation technique exigeante. Enfin, qui surtout est, cette présentation technique schématisée et enchâssée dans un écrin peu travaillé rendait les analyses postérieures plus simples, parce que le travail de mémorisation était facilité par la simplicité et la familiarité de mon histoire. Puisque je me refusais à partir de la théorie, il fallait que mon exemple de départ fût simple pour que mon élève le retînt plus aisément et que, de subtilisation en subtilisation, elle haussât ses capacités d’analyse d’une narration.
Cependant, deux écueils se sont présentés immédiatement à mon esprit, que je formulai immédiatement à mon élève.
J’insistai sur la simplification ad hoc de mon exemple, en prévenant tout de suite que la littérature était plus complexe, et que nous procéderions par degrés. Ces avertissements sont en effet très utiles aux élèves qui savent ainsi porter toute leur attention sur un exemple qui, pour simple et banal qu’il leur paraisse aussi, n’en est pas moins forgé à l’usage de l’apprenant et n’est que la matière d’une étape initiale dans un cheminement beaucoup plus long. Pour associer la mise en situation à cet avertissement, je demandai à ma filleule de lire un roman policier de son choix parmi l’œuvre d’Agatha Christie. Vous comprendrez que je ne mêlai pas les problèmes de langue à ceux de narratologie, et que cette œuvre est un modèle du point de vue de la narration efficace. Quant au roman policier, mon choix était dicté par un constat : la narration dans le policier est double, et elle est exemplaire. Je laisse cette assertion en suspens et j’en reprendrai le développement.
Je fis remarquer à mon élève que la technique n’était qu’un outil pour l’analyse, et qu’elle n’était pas une fin. Pour avoir rencontré de nombreux élèves, je sais combien le psittacisme, ce défaut qui consiste à répéter comme un perroquet sans comprendre ce qu’on dit, est contre-productif. Je sais aussi que c’est pour en avoir constaté les ravages en français que les méthodes d’enseignement ont changé. Mais je trouvais que le balancier était passé trop vite de l’autre côté, et qu’on avait tendance à mettre au rancart trop rapidement ladite technique. Pourtant, sans elle pas d’analyse, et sans analyse l’élève est condamné à redire le texte, à le paraphraser maladroitement sans jamais le traduire ni l’expliquer. Je proposai donc de lui montrer combien la technique était utile, et de la cantonner au rang des outils et non des idoles. Je pense même pouvoir lui montrer combien elle est un moyen sûr d’avoir une prise sur le texte, et donc sur celui qui l’a composé. L’étude des techniques stylistiques et rhétoriques n’a pour objectif que de forger des esprits capables de ne pas se laisser mener en bateau, capables de finesse, et capables de se constituer une culture riche et exigeante.
Refusant le schématisme qui mène à l’erreur, je choisissais la simplification constructive. M’interdisant l’obsessivité technique, je faisais de la technique un outil apte à rendre compte de la construction de la machine textuelle.
Mardi 8 Avril

Quelques lectures
par
vicomte
le mar 08 avr 2008 10:20 CEST
· Pennac, dans Chagrin d’école, que je n’ai pas encore lu, mais dont j’ai entendu parler longuement pour l’avoir écouté parler sur France Inter, ne fait qu’enrichir la coutume littéraire de l’écrivain-cancre. C’est la plus souvent un mythe littéraire, mais peu m’importe qu’il soit ou non mensonger. De nombreuses autobiographies reposent en partie sur ce mythe (celle de Gide notamment). J’avoue que je les crois en partie tout de même, pour avoir moi-même été mauvais élève en français. L’impression enfantine de n’être pas compris du professeur de français est le terreau sur lequel l’orgueil de l’écrivain grandit, d’autant plus que le rôle des parents est essentiel à ce sujet.
· J’avais bien eu le sentiment que Fontenelle avait été, dans sa jeunesse, fortement inspiré par Bayle, ce dernier ayant eu le malheur d’avoir dû s’exiler pour éviter les ennuis judiciaires liés à ses écrits. Je viens d’en avoir la confirmation par la lecture de la section 49 des Pensées diverses sur la comète (1681-2), de Pierre Bayle. Le titre en est « Combien il est ridicule de chercher les causes de ce qui n’est point ». Dans le texte souvent intitulé « La dent d’or », de Fontenelle, nous lisons : « … nous éviterions le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. » L’on me dira 1. Qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, les emprunts non précisés sont légion, et qu’une allusion peut être implicite sans être obscure au lecteur cultivé 2. Que Bayle lui-même n’est pas la source de cette idée-là, qui a été déjà défendue par Montaigne, dans les Essais (III, 11). Certes, mais je répondrais à cela qu’une allusion explicite aurait l’avantage d’être honnête, d’autant plus que Fontenelle a littéralement pillé toute la section que je viens de lire : il a changé « l’histoire de la figue laineuse » en « l’histoire de la dent d’or », et il a repris l’ossature argumentative de Bayle, ainsi que certaines formules. « Il y a bien des gens qui font ce que dit Montaigne, qui laissent les choses et courent aux causes. » (Bayle), « (…) la plupart des gens, qui courent à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait. » (Fontenelle). Je rappellerais aussi, comme le montre l’une des citations que je viens de faire, que Bayle cite sa source et y ajoute des éléments. La gloire de Fontenelle, ici, n’est que d’avoir conté une historiette.
· Je viens d’être remué comme je l’avais fort peu été, et comme je ne le serai jamais, par la lettre dans laquelle Flaubert raconte l’enterrement de sa sœur Caroline à Maxime du Camp (lettre du 25 mars 1846, p. 257). S’il est vrai que je trouve çà et là des fautes de grammaire, je me suis fait tout petit devant cette grande douleur, magnifiquement exprimée. D’autres suivent, de la même splendide facture : 2 avril 1846 à Maxime Du Camp. L’hypotypose concernant le baptême de sa nièce orpheline est à vous arracher le cœur (p. 262).
· Il y aurait une étude à faire (je pensais à la classe de première tout particulièrement) sur la vision du pouvoir et de son entourage dans les correspondances du dix-septième siècle. En effet, en lisant celle de Madame de Sévigné, j’ai constaté à de nombreuses reprises qu’y étaient consacrés des passages où est décrit le siècle (et notamment la Cour et l’entourage du Roi). Ce sont d’ailleurs ceux que je préfère de très loin. Les portraits des ridicules, qui sont très communs (les portraits et les ridicules) comme chacun sait, en sont un exemple, mais aussi les historiettes et les nouvelles des fronts où sont engagés les armées françaises. Mme de sévigné, notamment, est l’une de ceux qui maîtrisent le mieux l’art de bien dire le politique, chose ardue dans la monarchie louis-quatorzienne. Son air de ne pas y toucher, sa continuelle excusatio propter infirmitatem s’allie à une écriture artiste, dont l’échevèlement apparent est très étudié et rend ces opinions très acceptables. Elle sait parfois suspendre son jugement ; d’autres fois, par une aposiopèse, le taire ; ou par des allusions, le faire entendre à demi-mot. Là, comme chez d’autres (Melle de Scudéry, M. de Bussy-Rabutin, le cousin de la marquise de Sévigné…), le bien-dire est un mot d’ordre à la fois rhétorique et politique.
Vendredi 4 Avril

Le meilleur de mon âme
par
vicomte
le ven 04 avr 2008 18:34 CEST
Je suis impardonnable. Je sais que des lecteurs suivent ces carnets avec une patience que je ne saurais trop remercier, et je les abandonne à une page presque vétuste, indurée comme dit Gide dans son journal. Ma mutité depuis quelques semaines n’est pas le fait d’un désintérêt, bien au contraire. Je puis même confirmer que je n’ai jamais tant chéri les mots. Le silence auquel certains d’entre vous ont été confrontés est causé par une période où les problèmes se sont accumulés. Le vicomte est malade, le vicomte est très fatigué, et il a été l’objet de tracasseries professionnelles suffisamment sérieuses pour s’effondrer psychologiquement.
Je m’étais bien juré de ne jamais parler de moi dans ces carnets, et je suis un peu dans la situation ou se trouvait Chateaubriand dans les Mémoires de ma vie. Je m’accuserais moi aussi d’inconséquence si quelque chose de nouveau ne m’avait poussé à forcer la clôture de mon intimité, et si, de surcroît, ce quelque chose n’était lié, d’une certaine manière, à la matière que j’utilise dans ces carnets et à la façon dont je la modèle.
Je suis dans une période de ma vie où tout bascule. Plutôt : où tout se recompose. Atteint de maladie grave depuis quinze ans, j’ai supporté un traitement handicapant. Je m’y faisais plutôt bien, lorsque j’ai eu un accident vasculaire cérébral (AVC). Celui-ci n’a pas été suivi médicalement comme il l’aurait fallu. Dès après cet accident, j’ai senti mes capacités diminuer, ma fatigue croître. J’ai eu beau faire part de mes inquiétudes, l’on ne m’a pas cru, sauf l’homme avec qui je vis.
Il y a deux mois et demi, j’ai été accusé par deux parentes d’élèves de crimes imaginaires et poursuivi de leurs hurlements comme Oreste par les Erinyes. Ma hiérarchie n’a pas bougé. Je me suis effondré. J’étais coupable d’avoir donné une dictée à des élèves de sixième dont les deux tiers ont eu zéro, bien que j’eusse fait réviser avant ce sur quoi portait ladite dictée. C’est à cette occasion que je me suis dit : je vais m’occuper de moi. Et je viens d’avoir la confirmation que j’ai des séquelles de mon AVC, qu’elles sont irréparables mais moyennement graves.
Je ne me permettrais pas cette confidence s’il n’y avait pas ce qui va suivre. Ce qui précède n’intéresse que peu mes consulteurs, dont beaucoup téléchargent mes commentaires et mes documents à caractère scolaire.
Mon AVC, ironie du sort, a touché la zone du langage et affecte ma mémoire verbale et ma capacité de gérer l’environnement au présent. L’on imagine ce que cela signifie pour un professeur de lettres qui ne jurait que pour la performance, le zèle et la surproduction. La Providence a voulu que ma mémoire visuelle soit excellente, et que les choses acquises par le passé n’aient pas été atteintes, bien au contraire. Je maîtrise toujours les procédures intellectuelles que je me suis forgées. La mémoire verbale : les conversations à bâtons rompus, les salles de cours, les salles des profs, la vie citadine. La mémoire visuelle : les livres, les notes prises sur un carnet, les paysages, la faune et la flore qui m’entourent, et l’écriture. J’y vois un signe : Il est temps de me livrer entièrement à l’écriture.
C’est ainsi par fatigue que j’ai moins produit ces semaines passées. J’ai pourtant eu mille projets. Mais la dépression m’a laissé sans forces pendant des semaines, et l’on n’appelle pas les gens malades affaiblis qui dépriment. J’ai toujours voulu donner le meilleur de mon cerveau dans ces carnets, et j’espère être en mesure de continuer ainsi. J’ai choisi aujourd’hui de donner le meilleur de mon âme.
Mardi 1 Avril

Des pudenda aux stupra dans la poésie du XIXe siècle (IV)
par
vicomte
le mar 01 avr 2008 20:37 CEST
Troisième et quatrième vers : « Et vient la pauvreté des images, que cuivre / L’ennui, l’enluminure et les vieux bois ; »
· La conjonction de coordination Et, reliant deux propositions, suppose ici à la fois une succession chronologique et une relation de cause à effet. L’adverbe initial Puis jouait au v. 1 un rôle identique. C’est ainsi une étape supplémentaire dans la Passion dégradée qui s’annonce. Le réseau lexical de la dégradation s’enrichit ici d’un terme fort, substantif abstrait construit à partir de l’adjectif : « la pauvreté ». Ce mot est mis en valeur par l’inversion de l’ordre sujet / verbe (« Et vient la pauvreté… »), ainsi que par la présence du sujet inversé sous l’accent rythmique à l’hémistiche (« pauvreté »).
· De plus, en termes de découpage accentuel, le groupe nominal sujet, de quatre syllabes (article défini + nom), s’intercale entre deux groupes plus courts de deux (« Et vient ») et trois syllabes (« des ima/ges). Ce mot s’installe littéralement dans le vers, il prend ses aises, nous dirions même qu’il s’y vautre, tant il paraît se « tailler la part du lion », alors que son environnement est marqué par des cassures : 1) verbe-surprise sans son sujet antéposé, comme le veut l’habitude syntaxique, qui fait attendre la complétude de l’énoncé après sa réalisation même (par une espèce de construction cataphorique) 2) apparition après la césure à l’hémistiche, en rejet interne, du complément du nom « des ima/ges » lui même distribué en deux groupes rythmiques par la présence d’un accent pénultième (sur la dernière voyelle autre que e caduc). Dans le tout contraint qu’est l’alexandrin, un groupe de quatre syllabes prend une place qui lui confère plus d’importance sémantique et poétique.
· Or il se trouve que nous avons là un thème-clé de la section, et plus encore de la poétique rimbaldienne, que nous retrouvons dans « Les pauvres à l’église » par exemple. Ce mot est l’antonyme de celui qu’appelle « enluminure », placé identiquement dans le vers suivant (lui-même de quatre syllabes). Nous retrouvons, par l’usage de ce mot, le même phénomène que dans le premier vers. En effet, c’est un mot qui est connoté péjorativement, mais c’est aussi une vertu théologale prônée par le Christ dans tous les textes néotestamentaires. Ici, le dépouillement touche des images qui ont perdu leur fraîcheur, comme le suggère le verbe cuivrer. Cette perte de fraîcheur est analogue à celle que va subir, tout au long de cette Passion dégradée, la jeune communiante. La pauvreté n’est plus celle dont on fait vœu chrétiennement, mais celle qui est sale (ce que suggère métaphoriquement le verbe cuivrer, lié à la rousseur, qui est une couleur louche dans la poésie rimbaldienne), laide (comme le montre l’adjectif épithète « atroce » séparé par un enjamblement interne de son noyau nominal) et vieille (dans « les vieux bois »).
· Littré explique, à l’article « cuivré », que « dans la syphilis certaines taches de la peau ont une teinte cuivrée ». Ce verbe nous fait penser aux « rousseurs amères de l’amour » ( in « Le Bateau ivre »). Néanmoins, l’étonnante métaphore de Rimbaud demande une analyse plus poussée. Nous en sommes réduit aux conjectures, en l’absence de dénudation de la métaphore, que Rimbaud, comme de coutume chez lui, laisse in absentia.
· Le verbe cuivrer existe, selon Le Dictionnaire historique de la langue française (Robert), depuis 1723, et fait alors partie du langage technique. Le Trésor de la langue française attribue à Baudelaire le sens figuré ‘donner l’aspect du cuivre’ (1857). Un sens musical de ce verbe apparaît aux alentours de 1876, lié aux instruments en cuivre, par métonymie donc. L’utilisation de Rimbaud est donc une métaphore purement poétique, beaucoup plus audacieuse que celle de Baudelaire qui parle des reflets que donne le soleil (sur le modèle de bronzer, par analogie de couleur). S’il fallait construire une échelle de lecture des métaphores, nous serions ici au deuxième échelon. Les éléments qui la précisent (et ce sans l’expliquer directement), sont contenus dans l’énumération du vers 4. Tous trois sont péjoratifs. L’ennui désigne « une lassitude provoquée par une occupation sans intérêt, par l’inaction ». L’on peut estimer que la connotation péjorative du verbe est liée à la transformation que constitue ce cuivrage. Reste à comprendre en quoi constitue le fond même de la métaphore.
· Il faut aller chercher d’une part dans l’étymologie, d’autre part dans la symbolique des couleurs pour la comprendre. Le mot cuivre vient en effet du latin cyprum, parce qu’on le faisait venir de Chypre (aes cyprium). Mais Cypris est aussi le nom de la déesse de l’amour, Vénus, à laquelle un culte très important était rendu dans cette île. Ce rapprochement n’est pas excessif, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Littré (l’édition de son dictionnaire date de 1872), précise ainsi (art. « cuivre », t. 2, p. 1379) que « les anciens chimistes [les alchimistes] l’appelaient Vénus, à cause de sa tendance à s’unir avec les autres métaux ». Nous noterons aussi que, toujours selon Littré, on appelle cuivre vierge celui qui sort de la mine. Il est essentiel de rappeler que cette analyse ne peut être considérée comme produite uniquement par l’imagination. Les dons extraordinaires de Rimbaud en latin sont connus et avérés par son premier prix de vers latins au Concours Général à l’âge de quatorze ans. D’ailleurs, sa compétence lexicale est une évidence qui se manifeste dans toute sa poésie. L’on sait, du reste, son goût pour l’alchimie, très en vogue dans la poésie post-baudelairienne. Une sorte d’alchimie touche ainsi le texte biblique, qui se cuivre aux yeux de la communiante. La rime « vierge du livre » / « cuivre » permet ainsi les rapprochements entre les deux éléments de la dyade Sainte Vierge / Vénus, participant, là encore, de la Passion dégradée et ré-incarnée de la jeune fille.
· Mais la symbolique des couleurs n’est pas étrangère à cette étonnante métaphore fonctionnant sur deux plans différents, une sorte de métaphore enrichie. En effet, le cuivre est de couleur rouge-brun, couleur de la passion amoureuse, de l’amour physique et de l’emportement colérique. L’assombrissement, l’obscurité, les ténèbres, pour tout dire, qui gagnent la communiante, sont d’autant plus importantes à noter qu’elle passe de la Lumière à la Ténèbre dans ce poème. Rappelons à ce sujet que les couleurs de la Vierge sont le blanc et le bleu. D’autres poèmes, que nous ne citerons pas tous, jouent sur cette symbolique, persistante chez Rimbaud, notamment « Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs » : « Le Lys boira les bleus dégoûts / Dans tes Proses religieuses ! » (I, vv. 7-8), « Toujours après d’affreux dessins / De Lotos bleus ou d’Hélianthes / Estampes roses, sujets saints / Pour de jeunes communiantes. » (Ibid. II, cinquième quatrain). La symbolique sexuelle se surajoute à celle des couleurs : « (…) le rêve aux chastes bleuités » (v. 6), lié au « rideau bleu » (v. 14) qui encadre le lit de la jeune communiante, devient rouge dans le poème suivant « Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez. » (« Les premières communions » V, v. 4).
· La poésie étant aussi un jeu sur les sonorités, il faut se pencher sur la phonétique, particulièrement intéressante dans ces deux vers. La remarque que nous avions faite au sujet de l’assonance en i dans les deux premiers vers, est riche d’enseignements dans ces deux vers closant le premier quatrain. L’assonance se poursuit en effet (vient, images, cuivre, ennui, enluminure, vieux). Mais elle s’ajoute à une assonance en u (cuivre, ennui, enluminure) poursuivie dans le quatrain suivant. La solidarité entre le verbe et son sujet postposé, séparés par la césure de fin de vers (« que cuivre // l’ennui ») se répercute dans les sons mêmes. La rime riche livre / cuivre fait entendre le mot ivre, que le TLF signale comme l’un des sens figurés de cuivrer (« enivré » attesté chez Barbey d’Aurevilly en 1838). Le rapprochement avec « Voyelles » et « Le bateau ivre » s’impose encore autour des couleurs. Dans le premier en effet : « I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes » (vv. 7-8), le rapprochement entre les deux types d’extases se cache derrière la notion d’ivresse. Dans le second « teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rhythmes lents sous les rutilements du jours / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour. », dont nous avions cité la fin, nous pensons trouver tout l’univers du poème ici étudié en un quatrain.
· Sans doute le poème est-il inépuisable, et il serait vain de vouloir l’épuiser. Nous terminerons l’étude de ces deux vers par le constat que l’ennui qui gagne la communiante s’oppose fortement à la notion de contemplation, très importante dans le christianisme. Il s’agit, en effet, dans la prière, de se figurer la Passion du Christ, de la revivre pour éprouver la même souffrance : c’est même là une forme de communion. Mais ce type-là échoue pour la jeune fille qui s’ennuie, et qui ne revivra la Passion du Christ que sur un mode ré-incorporé, le Christ devenu véritable amant, presque sur un mode sadien, d’une certaine manière, prise par son propre désir et sa perversité. Rappelons en effet que c’est le baiser du Christ qui est accusé des maux de la jeune fille dans l’avant-dernier poème de la section (il est question de son « baiser putride »). Nous trouvons cette même impression dans l’oxymore « enluminure // atroce », opposant la beauté et la laideur, ainsi que la lumière et la ténèbre. Ces deux dyades sont d’ailleurs identiques dans la Bible et dans toute la pensée chrétienne. L’étude du premier quatrain du poème montre ainsi que la proximité du chaste et de l’obscène fait surgir une impression poétique nouvelle, qui fait voler en éclats la bienséance poétique des siècles précédents. Nous aurons à commenter longuement l’utilisation virtuose des ambiguïtés chrétiennes par Rimbaud.
|
Ce mois-ci
| Septembre 2008 |
| Dim |
Lun |
Mar |
Mer |
Jeu |
Ven |
Sam |
|
|
1
|
2
|
3
|
4
|
5
|
6
|
|
7
|
8
|
9
|
10
|
11
|
12
|
13
|
|
14
|
15
|
16
|
17
|
18
|
19
|
20
|
|
21
|
22
|
23
|
24
|
25
|
26
|
27
|
|
28
|
29
|
30
|
|